DzActiviste.info Publié le dim 11 Août 2013

Quelques notes au sujet du texte de Lhviv Mekdam

Partager
Quelques notes au sujet du texte de Lhviv Mekdam

L’appel pour « la liberté de conscience et de croyance » n’a pas été spécifiquement adressé aux « Kabyles ». Son rédacteur, qui n’est certainement pas un novice en politique, il en est même un chevronné, a certes tenu à situer les initiateurs comme « citoyens Kabyles », mais s’est soigneusement gardé de l’adresser à ceux-ci seulement.

Une action unitaire de masse ?

Le site Siwel a même mobilisé les signatures non-MAK (dont des non-Kabyles) pour souligner le caractère large de l’initiative. Si l’action est légitime en Kabylie –et pour ce qui me concerne sur l’étendue du territoire national Algérien -, il reste qu’elle n’engage que nous, les militants et les citoyens qui y souscrivent ou y apportent leur soutien. Elle n’est la traduction d’aucune exclusivité de la représentation d’une région ou d’un peuple. Surtout qu’au-delà de cet aspect, il reste que tant que le courant indépendantiste Kabyle, restera en dehors des luttes pour le contrôle des institutions locales (APC, APW –étatiques- ; comité de villages, de quartier, ou coordination intervillages – traditionnelles-) sa présence dans la région dont il entend prendre le contrôle restera symbolique sans consistance politique, plus proche de l’infantilisme que d’une affirmation souverainiste assumée. Il pourra continuer à se distinguer par des coups médiatiques à base de présentations tronquées de faits ou d’initiatives – la réunion de Mehenni, organisée dans une salle de l’annexe de l’Assemblée nationale française présentée comme une reconnaissance ; pour ne citer qu’un exemple- mais ne pourra construire de démarche sérieuse. Reste que ce mouvement est guetté par des risques de dérapages, qui risque d’entraîner des couts indésirables pour la région. Dans ce monde où les individus sont hyper-connectés et où les faits politiques sont de plus en plus inscrits dans l’instantanéité, il est à se demander à qui sont adressés ces comportements espiègles, ou peut-être ne sont-ce que les survivances de pratiques éprouvées dans le contexte de l’Algérie des années 1980, seule culture de certains hommes politiques décalés et largement dépassés par l’époque ? Lehviv, même s’il attribue à certaines couvertures de presse plus qu’elles ne portent, me paraît épargné par ce syndrome de la bestialité et de bêtise politique.

Un regard lucide est toujours de bon conseil.

Lehviv en s’interrogeant sur le vécu Kabyle d’aujourd’hui, souligne, bien malgré lui, les limites de l’essentialisme Kabyle, avec ses présupposés d’un démocratisme et d’un laïcisme innés. Lorsqu’il parle de l’influence obscurantiste dans son propre village, il montre que le discours « Kabyliste » ne résiste pas à l’implacabilité des faits et du quotidien. Les choses sont bien plus anciennes que semble le croire Lhviv. Les terroristes islamistes auxquels nous avons dû nous confronter dans nos villages n’étaient pas des « étrangers », ils étaient issus de nos propres familles ou des villages d’à côté. Leurs soutiens s’asseyaient à nos côtés au sein de « Thazmaath ». Il a fallu les combattre les armes à la main. Leur influence croissante qui, aujourd’hui, alarme Lehviv, est d’abord, comme il le souligne à juste titre, le résultat de la collusion entre la bureaucratie affairiste et l’islam politique. Cette collusion scellée par l’accord Saint Egidio’t de l’Aouana : l’accord AIS‐DRS rythme la vie algérienne. Mais pas seulement. Il est aussi le résultat de l’inefficience des réponses apportées par le camp moderniste, indépendantistes compris, a  à cette forfaiture.

La stratégie inquisitrice de l’alliance islamobureaucratique vise l’ensemble de l’Algérie, mais elle prend un tournant particulier s’agissant de la Kabylie. L’approfondissement du compromis AIS-DRS, de plus en plus institutionnel, se traduit par une stratégie de néo-islamisation. Si ailleurs dans le pays le clergé officiel (ministère des Affaires religieuses) et celui des fondamentalistes (les partis islamistes et leurs satellites, dont la fédération UGTA des imams) se livrent une guerre feutrée, en Kabylie ils sont en alliance et s’appuient sur les pardonnés des lois scélérates dites « de concorde’ pour assurer la diffusion de l’islam politique. Ce faisant ils s’attaquant à l’âme même de l’Algérie moderne – qui n’est exempte ni de tares ni de limites -.

La Kabylie au cœur de la construction algérienne.

La Kabylie a été historiquement au cœur du processus d’intégration national algérien, et ce probablement avant même la colonisation française (Rôle des colporteurs, de la Rahmania…), mais reste-t-il qu’il est encore plus évident après les exodes migratoires vers la France et les deux guerres mondiales. La Kabylie spoliée de ses terres fertiles et réduite à une réserve montagneuse géante était devenue pour la France une réserve de mains-d’œuvre et de chair à canon. Confrontés en plus grand nombre que leurs futurs concitoyens à la modernité le rôle des Kabyles dans le combat national sera conforme à cette proportionnalité. Ils en portent l’honneur, mais en découle aussi la responsabilité sur erreurs et limites de cette épopée. Je ne dirais donc pas que « Le sandwich kabyle de cette mémorable journée ramadanesque a définitivement fait basculer la Kabylie dans le monde moderne ”, ce processus est à l’œuvre depuis l’origine de l’Algérie moderne.

Je me réjouis de l’attachement de Lahviv à l’action pacifique et de son refus de la « détestation de l’autre ». Je le félicite vivement pour cette expression publique qui gagnerait à être renforcée par une condamnation claire de la violence ; mais, je m’inquiète malgré tout de sa compréhension « athéiste » quasi religieuse des concepts de liberté de conscience et de croyance. Il semble être engagé dans une bataille où il lui importe de mettre en cause l’islam (l’islam spécialement ?), plutôt que d’assoir les fondements de l’apaisement de l’espace public par sa sécularisation, sa laïcisation. D’ailleurs l’euphorie fait oublier un détail que les indépendantistes auront à régler : si l’action de refus de l’imposition du ramadan au non-musulman est une action forcément « ramadanesque », se pose alors la question de la commémoration de cette journée « Kabyle » de la liberté de conscience : sera-t-elle calée sur le calendrier grégorien ou hégirien ? L’agitation médiatique et la précipitation ont leurs revers.

Efforts, clarté et abnégation.

Les questions sociétales qui se posent à nous demandent bien plus d’efforts de réflexion et de conceptualisation que de sommaires formules du genre de « l’islam de nos parents » ou de l’interprétation de la profession de foi de « Jmaâ Liman ». Il nous faut fouiller dans notre histoire et notre patrimoine, mais aussi avec humilité continuer à puiser ce que l’intelligence humaine a forgé de meilleurs dans les acquis universels de l’humanité. Sinon, comme les frères musulmans et autres wahhabites nous chercherons des strophes de poèmes ou des bribes de proclamations à décontextualiser pour ancrer une identité figée et sans vie.

Contrairement à ce que croit Lahviv, l’Algérie n’est pas un concept idéologique. Assurément, c’est la mutilation identitaire arabo-islamique qui l’est. Comme État-Nation, l’Algérie est une construction historique concrète. Dans sa genèse s’articule l’action de facteurs objectifs et subjectifs. La thèse de l’inexistence de l’Algérie, partagée par différentes écoles, n’a pas résisté au verdict de l’histoire. L’école colonialiste l’a prônée pour nier le droit de l’Algérie à son existence autonome. L’école thorézienne, pour projeter cette nation dans un ensemble prolétarien transméditerranéen. Celle de Ferhat Abas, par sous‐estimation de l’antagonisme opposant les logiques de puissances qui habitaient l’Etat français et les valeurs humanistes portées par la révolution de 1789, Abas surestimait les capacités de ces dernières à prendre le dessus sur les premières. Tous avaient une erreur en commun : L’Etat‐nation « en formation » dans les épreuves de la colonisation ne pouvait être que le dépassement de celle‐ci. La colonisation a été un facteur de la construction nationale algérienne, a‐t‐elle été un facteur d’ « accélération » ou de « contrairement » de ce processus ? C’est un sujet de débat. Ce qui est certain, c’est qu’elle a grandement à façonner son territoire, à déterminer son contenu social, mais aussi à en modeler certains travers comme la surdétermination identitaire arabo‐islamiste dont les racines sont aussi à chercher dans la politique arabe de Napoléon III.

L’Algérie moderne n’avait pas d’existence ante‐colonisation française. Regardons juste deux réactions face à la prise d’Alger : les tribus Kabyles d’Igawwawen se sont porté au secours de la régence Turque pour l’appuyer contre l’envahisseur chrétien, alors que la réaction qui s’est faite dans les confins de cette régence était une réaction de défiance à l’égard de la porte sublime : celle de l’Emir Abdelkader qui s’est donné un état débarrassé de toute allégeance à l’égard des Turcs.

Sortir de l’infantilisme.

Contrairement à l’attitude du MAK, le FLN-ALN a engagé et mené la bataille du contrôle du territoire et des populations. Le processus ENA-PPA-MTLD-CRUA-FLN a été une dynamique d’appropriation d’un territoire et de définition d’u projet commun par la négation de la colonisation. Ce sont là des éléments majeurs de la constitution d’un État-Nation. L’issue malheureuse de la crise interne du PPA-MTLD de 1947-1949 marque encore la construction nationale. Nous avons tous et tout à gagner dans une réelle étude de notre passé. Nos aïeuls ne sont pas redevables par devant nous des valeurs modernes que nous voudrions nous approprier. Ces valeurs et ces idées naissent, et sont nées, de conditions historiques concrètes. Il ne sert à rien de chercher à forcer le sens de nos traditions et coutumes pour les travestir en ces valeurs qui ne pouvaient trouver leurs fondements objectifs dans l’état passé de notre société. C’est dans notre présent que s’ancrent nos luttes, et c’est dans ce présent qu’il faut puiser leurs justifications.

Les soutiens une denrée à cultiver.

Reste la façon d’aborder et de comprendre les soutiens exprimés à la mobilisation du 03 août 2013. Pour tout mouvement qui s’inscrit dans la lutte politique, le souci doit être d’avoir des soutiens pour tout le temps, et non pour une unique fois. Un soutien n’est pas un trophée gagné pour toujours, c’est une convergence politique, un contrat qui reste valide tant que les convergences qui en sont le fondement restent. Combien de soutiens à la lutte de libération la bureaucratie affairiste nous a‐t‐elle fait perdre ? En parlant du soutien des Benchicou, et des Sensal, personnalités modernes de premier plan, il faut avoir conscience de leurs incapacités à s’afficher aux côtés de mouvements dont le discours virerait à la xénophobie et dont l’action prendrait une forme violente voir fascisantes ?

Ceux qui veulent s’entourer de ces soutiens, oh combien nécessaires aux combats de toutes les forces démocratiques, ont le devoir de combattre les comportements et les tendances infantiles qui charrient de véritables risques de dérapage. Parmi ces pratiques il y a des velléités de double langage, ou encore cette façon de maintenir des confusions entre les différentes sphères d’initiative. L’appel de Tizi‐Ouzou pour la liberté de conscience et de croyance, est un appel de citoyens, une action de masse, unitaire, même si son inspiration est clairement inscrite dans l’entourage du MAK, les soutiens et adhésion à l’initiative n’ont pas à être comptabilisés à l’actif du mouvement de Mr Bouaziz, encore moins à celui de l’officine de Mr Mehenni. Le tout n’est pas de s’afficher une fois, le temps d’une photo, avec une personnalité, mais, je me répète, de construire un contrat politique, de faire un certain nombre de pas ensemble.

C’est un apprentissage indispensable, et celui qui n’est pas capable de cette étique, de ce minimum de respect des règles de la régularité en politique, est un danger pour la cause.


Nombre de lectures: 268 Views
Embed This