DzActiviste.info Publié le dim 17 Nov 2013

Qu’est-ce qu’être algérien aujourd’hui?

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AlgérienAdel HERIK

Je dois avouer que je n’aime pas beaucoup intervenir sur les topics où l’occurrence des mots Arabe, Kabyle, Berbère, Amazigh est largement supérieure à la moyenne. Le débat finit toujours pas déraper d’une manière ou d’une autre et la confrontation devient inévitable, la passion prenant le dessus sur la raison.

Il reste qu’il ne sert à rien de nier l’évidence : il y a dans notre pays des militants de la « cause berbère ou amazighe ». Comme il y a des militants de la « cause islamique ». Comme il y a également des militants de la « cause arabe ». Les trois « causes » ont une dimension culturelle et une dimension politique.

Nous ne savons pas très bien – les écrits historiques étant rares – comment les trois composants de notre identité cohabitaient avant 1830. Les moyens de communication étant limités à l’époque, de même que le pouvoir de l’État central, Il y a fort à parier que chacun – l’Arabe, d’un côté, et le Kabyle, de l’autre – vivait dans son monde, sans trop se soucier de l’autre. L’islam était le ciment qui permettait à toutes les « communautés » – Arabes, Kabyles, Maures et Turcs – de maintenir une certaine cohésion face à l’ennemi chrétien (Espagnol, en l’occurrence). La communauté juive vivait elle aussi dans son monde, maintenant avec le reste des relations pacifiques et profitables, quoique considérée comme dhimmie, c’est-à-dire ne bénéficiant pas des mêmes droits que les musulmans.

C’est durant les 132 ans que dura l’occupation/colonisation française que les structures tribales/régionales traditionnelles furent définitivement brisées (ce que ne réussit pas à faire l’État turc, qui avait quand même éliminé les deux grandes dynasties et les petites chefferies locales, pour unifier politiquement le pays dans ses frontières actuelles). Du côté des « indigènes », ceci eut pour conséquence une mise en veilleuse des particularismes ethniques et culturels, dans un double élan de résistance à la colonisation/déculturation et de construction d’une identité nationale forte face à l’identité « française » envahissante et dominante. Bien évidemment, les deux composantes les plus fortes (dans le sens de la lutte idéologique) de cette identité, à savoir l’islam et la langue arabe, jouèrent le plus grand rôle dans ce processus de résistance/construction. La composante berbère (amazigh) fut de facto reléguée au second plan, sans pour autant disparaître. Une première prise de conscience de cet état de fait eut lieu en 1949, au sein du PPA-MTLD, lors de la dite « crise berbériste ». Mais les impératifs de la lutte pour l’indépendance prirent encore une fois le dessus et la crise fut rapidement circonscrite.

Nul ne niera, je pense, le rôle majeur joué par les populations des zones montagneuses – Kabylie et Aurès – durant la guerre de libération. C’est donc auréolées du statut de fiefs de la lutte pour l’indépendance que la Kabylie et les Aurès entrèrent dans l’après 62. La guerre avait en quelque sorte eu pour résultat d’hypertrophier l’« ego nationaliste » des élites issues de ces régions, mais ces dernières ne furent pas toutes en mesure de négocier correctement leur position dans la nouvelle structure de pouvoir qui se mit en place dans le pays. Les principales figures de l’élite issues de Kabylie furent éliminées de la scène par leurs rivaux. Après quelques années, il apparut que le nouveau pouvoir était solidement ancré à l’Est, la vox populi le circonscrivant au fameux triangle Batna-Tebessa-Souk Ahras. Ce qui ajouta à la vindicte des Kabyles fut également la politique résolument jacobine adoptée par le nouveau pouvoir et la prééminence donnée à la langue arabe au détriment des parlers berbères. Cette politique avait pour objectif inavoué de faire disparaître à terme ces parlers du paysage linguistique, le but étant d’accomplir un saut qualitatif majeur dans l’unification de la nation.

Hélas, cette politique eut des effets pervers, que les esprits éclairés avaient prévus, mais que les dirigeants bornés et prisonniers de leur modèle jacobin ne furent pas en mesure de percevoir ou ignorèrent délibérément. Ainsi naquit la « cause berbère », qui devint « berbérisme ». Le particularisme linguistique prit alors une dimension politique et ethnique. Les Kabyles furent déclarés par certains peuple à part. On s’ingénia à mettre en évidence tout ce qui les différenciait des Arabes. Pire encore, ces derniers furent désormais considérés comme des envahisseurs, sommés de se « convertir » à l’amazighité ou rentrer « chez eux » en Arabie. On appela en renfort la Kahina, Massinissa et Jugurtha afin de démontrer que les actuelles populations berbérophones n’étaient pas une minorité en voie de disparition, mais les héritiers d’ancêtres prestigieux (malchanceux) et qu’ils pouvaient prétendre à un statut plus honorable que celui que les Arabes s’étaient octroyé de manière si déloyale.

Pour être impartiaux, rappelons quand même, que l’islam a également souffert de la politique « moderniste » jacobine du nouveau pouvoir, ce qui donna naissance à une « cause islamique » (ou « islamiste »).

Les faits étant rappelés, il nous semble que la seule issue pour sortir du piège où nous ont fourrés les dirigeants bornés et jacobins qui ont eu à présider aux destinées du pays est le dialogue. Tous ceux et toutes celles qui ont une « cause » à défendre doivent pouvoir le faire de manière libre et pacifique, loin de tout esprit d’exclusion et de toute forme d’unicité de pensée ou de domination d’une tendance donnée.

Le déroulement de l’Histoire a fait que le lent fusionnement des particularismes qui aurait permis de donner naissance à la nation algérienne moderne composée de citoyens et citoyennes libres et égaux a connu des accélérations brutales qui ont eu pour effet d’exacerber ces particularismes au lieu de les réduire.

Qu’est-ce qu’être algérien aujourd’hui? La réponse qui fait consensus est sans nul doute celle qui englobe les trois composantes de notre identité que l’Histoire a indissolublement liées depuis 14 siècles, à savoir l’islamité, l’amazighité et l’arabité. Ferhat Abbas avait, dans son livre, L’Indépendance confisquée, critiqué le fameux « Nous sommes Arabes! Nous sommes Arabes! Nous sommes Arabes! » de Ben Bella et ajouté que c’était une erreur de mettre l’accent sur l’arabité des Algériens. Pour lui, l’Algérien, en tant que membre d’une nation, se définit naturellement comme meslem, le particularisme arabe ou berbère venant en seconde position, étant une caractéristique régionale. L’erreur a donc été, selon lui, d’opter pour une Algérie arabe au lieu d’une Algérie musulmane. Les Algériennes et Algériens sont, dans leur écrasante majorité, des arabo-berbères musulmans. Ce qui les unit, c’est l’islam, non l’arabité ou la langue arabe.

Avait-il tort, avait-il raison? À chacun/chacune de donner sa réponse, en toute bonne foi.


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