DzActiviste.info Publié le mar 25 Déc 2012

Rachid Tlemçani. Politologue «La corruption est l’institution la plus stable en Algérie»

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tlemcani_elwatanRachid Tlemçani, enseignant-chercheur en sciences politiques à l’université Alger III, a animé une communication, «Etat sécuritaire : armée, corruption politique et islamisme », lors du symposium ayant pour thème «Penser le changement en Algérie», au Crasc d’Oran. Il a bien voulu répondre à nos questions.

– Le rapport annuel 2012 de Transparency International classe l’Algérie à la 105e place sur un total de 176 pays. Que vous inspire ce classement ?

 Selon ce rapport et bien d’autres, l’Algérie reste parmi l’un des pays les plus corrompus au monde. Le phénomène de la corruption continue de ronger les rouages de l’Etat et une grande partie de la société. Il a pris, ces derniers temps, des proportions alarmantes en dépit de la mise en place d’organes de lutte contre la corruption. Il n’y a pas aujourd’hui une institution qui échappe au phénomène de la corruption et de la dilapidation des deniers publics. Pour rappel, les effets du terrorisme furent dévastateurs sur l’ensemble de la société et les institutions du pays. La corruption n’a pas pour autant faibli ou fait une «pause» durant la décennie rouge. Bien au contraire, le phénomène de la corruption s’est accéléré et s’est répandu à travers tout le territoire national, de la petite commune au fin fond du pays jusqu’ à l’administration centrale en passant par les entreprises  publiques et privées. Le grand vainqueur est la corruption, l’acteur «gagnant-gagnant». La corruption est «sortie» de cette rude épreuve plus forte qu’avant, il s’est avéré que c’est l’institution la plus stable alors que les autres ont été profondément secouées.

– Peut-on évaluer l’étendue de la corruption ?

Aujourd’hui, le phénomène de la corruption s’est répandu à toutes les activités de l’économie nationale. Il ne faut pas, toutefois, confondre la petite corruption et la grande corruption. La petite corruption vise les petits bureaucrates. Elle permet à ces fonctionnaires d’arrondir les fins de mois. Le moindre service public est aujourd’hui monnayé. Les pouvoirs publics laissent faire et encouragent de fait la corruption des élites locales. La petite corruption n’est pas vraiment un problème financier qu’on ne peut pas évalué d’ailleurs. Le problème réel est plutôt social et politique. La petite corruption a perverti les relations sociales. Au niveau politique, elle n’encourage pas la lutte organisée dans un cadre syndical ou partisan. Chaque citoyen tente de tirer son épingle du jeu en faisant appel au système D. Lorsque ce système est bloqué, l’émeute devient l’intermédiation entre citoyens et pouvoirs publics.

– La grande corruption a-t-elle pris une nouvelle dimension au regard de nombreux scandales qui ont éclaté ces derniers temps ?

Ces scandales révèlent que la grande corruption se répand comme une trainée de poudre quand les revenus pétroliers augmentent. L’Etat rentier dépense sans compter les deniers publics lorsque des enseignants, par ailleurs, ont recours à la grève de la faim. La grande corruption se manifeste lors des passations de contrats de réalisation de projets d’infrastructures, de l’achat d’équipements collectifs, d’armements et prêts bancaires. Le contrat gré à gré au lieu d’être l’exception est devenu la règle. Ce sont les commis d’Etat en connivence avec les lobbies de l’économie de bazar qui sont impliqués dans la grande corruption. Là où le bât blesse, une fraction importante de ces avoirs est placée frauduleusement à l’étranger, elle n’est pas réinvestie pour la création d’emplois. La corruption politique porte atteinte à l’intérêt national et menace la sécurité nationale.

– Plusieurs organes ont été créés, ces dernières années, pour lutter contre la corruption. Les résultats escomptés sont très limités, comment expliquez-vous cela ?

Pour faire croire que l’Etat est résolument engagé à moraliser la gestion des deniers publics, plusieurs organes sont mis en place. Notons la Cour des comptes, l’Inspection générale des finances (IGF) et l’Organe national de prévention et de lutte contre la corruption, l’Office central de répression de la corruption. Très peu de moyens humains et autres sont affectés à ces organes. Par exemple, la Cour des comptes dispose moins de 200 magistrats, ce nombre devrait être multiplié par 5 ou 6 afin de couvrir tout le territoire et contrôler toutes les institutions publiques. Ce dysfonctionnement n’est finalement qu’un alibi pour masquer la réalité de la justice algérienne, une justice qui ne respecte pas sa propre loi. Par exemple, la loi du 20 février 2006 relative à la prévention et à la lutte contre la corruption, qui traite de la notion de déclaration de patrimoine des agents publics (chef de l’Etat, ministres, ambassadeurs, magistrats, élus nationaux et locaux, fonctionnaires, etc.), n’est pas appliquée dans toute sa rigueur. Plus de 10 années après le vote de cette loi, très peu de déclarations ont été publiées au Journal officiel.

– Quel est l’objectif réel de la mise en place de ces organes ?

En créant ces organes et en ratifiant la Convention des Nations unies contre la corruption, le gouvernement vise surtout à rassurer les partenaires commerciaux. L’Algérie est un excellent partenaire commercial, on peut y faire de «bonnes affaires». La lutte contre la corruption constitue un élément du discours destiné à crédibiliser la politique interne au sein de la communauté internationale. Rappelons que la Banque mondiale n’encourage pas les partenaires à investir dans les pays qui n’ont pas de programme de lutte contre la corruption. Les partenaires étrangers ne sont évidemment pas dupes, ils connaissent la réalité du pouvoir local mieux que des dirigeants algériens. Il serait très difficile de lutter contre la corruption sans la mise en place d’une justice indépendante dirigée par des magistrats élus par leurs pairs et non  cooptés par le pouvoir occulte.

– Le phénomène de la corruption touche la classe politique et choque les Algériens. Quelle est votre appréciation ?

Aujourd’hui, il n’y a pas une seule institution qui ne soit pas épargnée par la corruption et ses dérives. L’ensemble de la classe politique est impliquée d’une manière ou d’une autre dans des affaires de corruption. Le scandale de Khalifa en a révélé un excellent échantillon. Plus d’une centaine de cadres appartenant à tous les secteurs furent impliqués dans ce scandale. Ce qui est problématique, c’est que les dirigeants et cadres à tous les échelons sont les premiers à considérer l’Etat national comme l’Etat-beylik, un Etat-voleur, il est donc légitime de le voler. De là tous les moyens sont perçus comme «légitimes» pour prendre une parcelle du pouvoir. Comment ? En promulguant un arsenal de lois et des mesures bureaucratiques pour s’approprier les richesses nationales et en dépeçant le patrimoine public. Houari Boumediène a semé le pétrole pour avoir le développement, «des cathédrales dans le désert », ses successeurs ont favorisé la corruption sous toutes ses coutures ainsi que foulard islamique.

– La sélection des cadres de la nation et des hauts fonctionnaires obéit à des règles très strictes. Comment expliquez-vous alors que la corruption est très répandue au sein de la classe politique ?

Selon des rapports émanant d’institutions multilatérales, la corruption au sein de la classe politique est très étendue. Les hauts cadres ne sont pourtant cooptés qu’après avoir fait l’objet d’une enquête très fouillée, sur leur vie privée  et politique, diligentée par des services de sécurité. Les fonctionnaires supérieurs et cadres de la nation sont censés être au-dessus de tout soupçon. Ce filtre relevant de la mentalité, la guerre froide n’est pas très efficace apparemment au regard du nombre de hauts responsables impliqués dans des affaires de corruption.

– Depuis les années 1960, l’on constate que chaque chef d’Etat a lancé une campagne de lutte contre la corruption, pourquoi est-il si difficile de lutter efficacement contre ce fléau ?

Chaque nouveau prince lance dès qu’il est intronisé une campagne de lutte contre la corruption. Tous les chefs d’Etat, d’Ahmed Ben Bella à Abdelaziz Bouteflika en passant par Chadli Bendjedid, ont initié des opérations de lutte contre la corruption. Par exemple, Houari Boumediène a tout simplement permis à des adversaires potentiels de faire des «affaires» au lieu de s’occuper de politique. La corruption durant son règne était «drapée» d’une fausse pudeur. Il y a aujourd’hui ni gêne ni honte à s’approprier un bien collectif ou à enfreindre la réglementation pour s’enrichir rapidement. Elle s’est généralisée depuis la mise en place de l’économie de bazar. Il suffit d’importer un container de pétards  ou de  kalbalouze avec l’argent du contribuable pour devenir un milliardaire du jour au lendemain alors que ce phénomène prendrait ailleurs plusieurs générations et demanderait un dur labeur.  Plus grave encore, une partie des deniers publics est investie à l’étranger.

La corruption politique contribue à la reproduction des élites parasitaires. C’est vrai que ces derniers temps de nombreux scandales ont éclaté, dans lesquels sont impliqués des dirigeants et membres du gouvernement. Tout compte fait, la convocation de ministres et autres hauts fonctionnaires n’est qu’une opération de diversion. La lutte de clans ne dépasse pas une ligne rouge. Autrement elle risque de briser une «açabiya», une solidarité de type tribal tissée au sein du bloc social au pouvoir. Même s’il y a une volonté politique de lutter contre la corruption, les résultats seraient très limités. La corruption est enchâssée dans l’Etat sécuritaire, elle est intimement liée au système de prébendes. L’ouverture des champs politique et médiatique reste la seule arme pour lutter efficacement contre la corruption politique et de ses dérivés.

– Le soutien des Occidentaux à la lutte contre la corruption politique n’a pas été très efficace. Quelle relation y a-t-il entre la corruption politique et le capital international ?

L’on constate que plus les revenus des ressources énergétiques augmentent plus la fuite des capitaux augmente. La fuite des capitaux algériens serait de l’ordre de deux milliards de dollars par année. Ces chiffres ne couvrent pas la totalité des infractions à la réglementation de change, ni les commissions occultes de marchés publics de travaux, de fournitures ou de services. La bourgeoisie compradore et les élites locales s’intègrent à l’économie mondiale par le biais de la corruption. Il y a une relation de solidarité entre les élites locales et les élites occidentales et entre le capital local et les multinationales. Le financement occulte des campagnes électorales en Europe de la part de dirigeants africains ou arabes n’est un secret pour personne. La lutte contre la corruption soutenue par les gouvernements occidentaux et les institutions multilatérales n’est que de la poudre aux yeux. La lutte efficace contre la corruption est une affaire locale, elle relève de la lutte de la société civile, des ONG.  

Cherif Lahdiri

EL WATAN 25 12 2012


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