DzActiviste.info Publié le ven 12 Juil 2013

Réflexion de vacances

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Cette réflexion est extraite de mon livre « l’action politique en Algérie: un bilan, une expérience et le regard du psychiatre », publié aux éditions l’Odyssée de Tizi Ouzou. Je la propose – un peu comme un divertissement de vacances – aux lecteurs de mon blog qui n’ont pas encore lu ce livre.

Réflexion de vacances

En acceptant la responsabilité politique au sein d’un parti, j’avais la conviction que je pouvais être utile, autrement qu’en étant médecin, à mon concitoyen. Apporter une solution à cette forme de souffrance que la médecine est incapable de soulager. Celle due aux tourments et à l’angoisse d’une vie pénible parce que faute de pouvoir l’agir, le sujet la subit. Grâce à l’action politique, il est en effet possible de bâtir le bien-être du sujet et de lui donner le bonheur que l’acte médical ne peut lui procurer, quand il vient à s’écrouler et à s’enfoncer dans la maladie. La médecine ne soigne pas le malheur.

Néanmoins, en m’engageant en politique, je voulais avant tout servir mon pays. Un engagement patriotique, un objectif que je situais résolument au-dessus de toute considération doctrinale. Voilà pourquoi, je suis toujours réticent à emprisonner ce combat dans ses seuls caractères idéologique et partisan. Quand bien même, l’appartenance à une formation politique peut, quelques fois, l’exiger. Une exigence qui doit, de mon point de vue, avoir des limites. J’ai la conviction que le militant a le devoir de ne pas se laisser emmurer dans le carcan réducteur du dogmatisme politique, comme il ne doit pas accepter de perdre son libre arbitre et sa souveraineté morale et intellectuelle sous prétexte qu’il doit se soumettre – sans s’interroger – à toutes les injonctions, uniquement parce que celles-ci émanent de responsables du parti auquel il appartient.

J’ai, bien sûr, conscience qu’en disant cela je fais dans la subversion. D’aucuns diront que je n’ai pas l’âme d’un militant et qu’avec une telle opinion, je ne peux prétendre inscrire mon engagement dans le cadre d’une formation politique. Pourtant, il faudra bien reconnaître que la soumission déraisonnée à « l’ordre » participe – quand, en particulier, celui-ci instaure le règne de la pensée unique, bannit l’opinion contraire et refuse le débat – de la confusion entre la servilité et la loyauté.

A moins de vouloir en faire un soldat soumis à l’intimation à l’obéissance absolue à des chefs débordants de certitudes, le militant ne doit pas être interdit du besoin de douter. Si cela est le cas, ce dernier (le militant) perd ses attributs essentiels, que sont la faculté à s’interroger en permanence et la capacité à exercer son libre arbitre, pour devenir un adepte qui évolue dans un environnement fanatique et un sectateur contraint à la sujétion au gourou.

Autoriser le militant, cet important « maillon organique » – quelle que soit sa place dans la hiérarchie -, à exprimer son opinion constitue l’acte pédagogique fondateur de son engagement politique. La concertation et la consultation sont des exigences formatrices qui renforcent ses convictions et donnent de la vigueur à son engagement. Elles consolident son sentiment de liberté et affermissent sa détermination à poursuivre son combat.

Aucune formation politique ne peut en faire l’économie ou s’y soustraire. A plus forte raison celle qui se revendique de la mouvance démocratique. Une démarche qui ne peut que contribuer à l’enrichissement (d’un parti) et à faire émerger l’élite politique qui sera en mesure d’incarner et de défendre les valeurs avec lesquelles, faut-il le rappeler, chacun des militants s’est volontairement solidarisé. Une stratégie qui n’a malheureusement pas prévalu dans les formations politiques de notre pays, toutes obédiances confondues.

Piégés par la « compulsion de répétition » – cette conduite irrésistible qui nous amène à, obligatoirement, reproduire ce dont nous avons été victime -, les responsables des partis politiques, particulièrement de l’opposition, ont perpétué exactement ce que le pouvoir algérien a fait depuis l’indépendance de notre pays. Ils ont soigneusement marginalisé les intellectuels et éloigné les compétences de leurs rangs. Une pratique qui avait prévalu dès 1a prise du pouvoir en 1963 par Ben Bella. L’Algérie qui était devenue, au lendemain de l’indépendance, une République démocratique et populaire avait caricaturé, à l’extrême, l’idéologie marxiste en faisant un amalgame des politiques qui étaient, en ce temps, en cours en Chine et en Union Soviétique… un mélange des prolétariats paysan et ouvrier. Notre pays s’était, alors, enfoncé dans un populisme de mauvais aloi et non seulement l’élite algérienne avait été tenue à l’écart de la décision politique, il lui avait été, également, interdit de s’impliquer dans les affaires de la cité et d’organiser la société civile. Une logique qui domine encore aujourd’hui la vie politique nationale, à l’intérieur du pouvoir mais aussi de l’opposition, y compris celle qui se revendique du combat pour la démocratie.

Pour autant, l’élite symbolise d’une certaine façon l’accumulation du savoir et de l’expérience ; une richesse que, naturellement, tous les groupes sociaux sont fiers de posséder et de s’en faire, éventuellement, représenter. Mais les élites sont aussi des personnes libres, individuellement accomplies au plan professionnel et social, qui viennent généralement à la politique avec, pour seule motivation, le désir de participer à la construction du destin commun. Une condition – un avantage ( ?) – qui leur donne la possibilité de « garder la distance » de l’action politique et de s’affranchir des privilèges que celle-ci peut faire miroiter ; une marge de manœuvre qui autorise l’interrogation, le questionnement, la contestation et… la subversion. En somme, un statut qui permet à l’élite de conserver toute sa liberté et d’échapper à la tentation d’être « client » et/ou à l’assujettissement par la concussion. Voilà pourquoi l’action politique a été, dans notre pays, systématiquement « désélitisée ». Le principal objectif étant, bien sûr, de ne pas décentraliser le pouvoir et de ne pas partager la décision (politique).

La discipline militante commande – il n’y a aucune équivoque à cela et j’y adhère sans réserve – l’observance des règles dictées par les statuts et règlement intérieur du parti et le respect de ses objectifs fondamentaux. Par contre, les moyens pour atteindre ces derniers et le chemin à emprunter peuvent – et doivent – être discutés et, s’il le faut, remis en cause. Il n’y a dans ce propos ni volonté de rompre un contrat fidélité, ni intention de trahir un engagement. D’ailleurs, j’ai la certitude que je suis dans la démarche contraire. Le dialogue et le débat édifient sur les intentions des uns et des autres, ils installent – quand la droiture morale a prévalu – une solide confiance mutuelle.

Je crois que cette manière d’appréhender le militantisme et l’idée que chacun peut se faire de l’appartenance partisane est partagée par tous. Seuls les habituels gardiens du temple, les courtisans – il y en a dans tous les partis – feignent de ne pas comprendre (et refuse d’adhérer à) cette logique pourtant élémentaire qui organise et codifie la relation humaine.

Je crois fermement que la loyauté doit d’abord se manifester à l’endroit de ses propres convictions et envers des objectifs partagés. Elle ne doit être ni l’objet du chantage à la trahison, ni prise en otage par le piège de l’allégeance des consciences ou de la soumission du militant. La loyauté ne doit pas être un leurre politique ou constituer un alibi trompeur. Le militant doit intégrer cette donnée comme un précepte indispensable pour faire de cette vertu (la loyauté) à la fois l’instrument et le gage de sa totale liberté. Il doit faire preuve d’une vigilance soutenue pour ne pas en être dépossédé. Un principe que personnellement j’assume et qui guidera toujours mon engagement. C’est pourquoi, je pense qu’il ne faut pas céder devant ce qui peut constituer une entrave à l’expression de ses opinions. L’adhésion à un parti politique est un choix libre et est une quête de plus de liberté.

L’aliénation de la souveraineté morale et intellectuelle pervertit inévitablement le combat du militant. Dans ce cas de figure, celui-ci est contraint à des comportements d’intolérance et, par conséquent, à son isolement politique.

L’antithèse de tout engagement militant.


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