DzActiviste.info Publié le sam 12 Jan 2013

REFORME DE L’ECOLE ET RENTREE SCOLAIRE: DE LA SURCHARGE DES EFFECTIFS EN PARTICULIER ET DE LA GOUVERNANCE PEDAGOGIQUE EN GENERAL

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2012 : La question de la surcharge des  effectifs dans les lycées, en ce début de rentrée scolaire 2012/2013 est partie pour dérégler le système éducatif et celui de la formation professionnelle jusqu’à 2015. L’université la subira jusqu’à 2024. Septembre 2015 sera, à l’évidence, très difficile pour les établissements de l’enseignement supérieur. Ce remake, ce « tsunami pédagogique », a été vécu en septembre 2008, dans les mêmes conditions et par les mêmes responsables ministériels, pour le cycle moyen. Et dire que le Ministère de l’éducation nationale a été pris au dépourvu, cette année, ou que d’autres partenaires ministériels (construction et urbanisme notamment) en sont responsables et aussi impliqués, en termes de livraison de lycées, cela relève, du point de vue éthique, du bricolage institutionnel, élevé au niveau d’une politique d’état.

Par Dr Farid BENRAMDANE, Docteur en sciences du langage, ancien doyen de la faculté des lettres et des arts (Université de Mostaganem), Membre de l’ex CNRSE et de la CNP (Commission nationale des programmes /MEN) .

Pour comprendre tous les ressorts de cet imbroglio éducatif et prochainement universitaire, il faut revenir plus loin dans le temps, c’est-à-dire en 2003, et analyser la manière dont ont été restructurés les différents cycles de l’enseignement dit fondamental, à savoir le cycle primaire. Pour rappel, la durée de ces cycles d’enseignement était de 6 années pour le primaire et de trois années pour l’enseignement moyen (appelé, à l’époque, 3ème palier de l’enseignement fondamental).  Le diagnostic établi depuis de très longues années, consacré par les travaux de la CNRSE (commission nationale pour la réforme du système éducatif), a montré une désarticulation majeure dans l’organisation pédagogique du cycle moyen : un volume-hebdomadaire surchargé (36 et 38  heures), très loin des normes universelles en la matière, un surcharge des contenus, fruit beaucoup plus d’une compression des 4 années du cycle moyen que d’une nouvelle perception des objectifs assignés à un cycle précis. Les conséquences pédagogiques sont connues : prééminence de la mémorisation/restitution des connaissances (parcœurisme, bachotage) au détriment des habilités intellectuelles de haut niveau (analyse, synthèse, critique, généralisation, extrapolation, etc.).

La restructuration du 3ème palier devenait un impératif  à caractère éminemment pédagogique : il doit passer nécessairement par la révision de sa durée : de 3 années à 4 années. Si le cycle primaire est centré sur la maîtrise des apprentissages premiers et fondamentaux, le cycle moyen consiste en leurs renforcements et à la construction au projet de vie de l’élève, en le préparant, eu égard à la diversité des disciplines et des enseignants, à une meilleure orientation vers les différentes filières du secondaire général et technologique ou de la formation professionnelle.

« 5 ans, ça suffit » ! Ou la démission du Président de la commission nationale des programmes

En 2003, c’est-à-dire, lors du lancement de la réforme et notamment des nouveaux programmes, le Ministre de l’Education nationale, Benbouzid en remplacement de Salah Noureddine, annonce la réduction du cycle primaire à 5 ans. Cette décision était prise alors que le projet du référentiel général des programmes, la nomenclature des nouveaux programmes, ainsi que leurs matrices, étaient élaborés sur la base d’un cycle primaire de 6 années. Cette décision de type structurel constitue un des premiers dérèglements portés à la refonte pédagogique de la réforme de l’école. Après 9 années, il n’est pas exagéré de dire qu’aucune réflexion, aucune étude d’impact n’a été à la base de cette restructuration du cycle primaire.

Un tel choix allait, à l’évidence, bouleverser toute  l’organisation pédagogique, administrative  et matérielle du système sur une période assez sérieuse. Donc, sans être prophète, ni fin planificateur, il était attendu qu’en 2008, deux cohortes d’élèves (ancien système de 6 ans et nouveau système de 5 ans) allaient sortir en même temps du cycle primaire et par voie de conséquence, entrer, en même temps toujours, dans le cycle moyen, secondaire, la formation professionnelle et, enfin, à l’université en septembre 2015. L’on aurait ainsi une rentrée en 2008, 2012 et 2015 au cycle moyen, secondaire et supérieur, avec une population double, généralisée à toutes les wilayates et régions du pays, eu égard à la portée systémique de la décision. En septembre 2008, la 1ère année moyenne  accueille plus de 1, 350 000  de collégiens, au lieu de la moitié. C’est cette déferlante qui a atteint cette année le secondaire.

L’impact de la décision se déroule durant 16 ans : 4 ans pour le moyen, 3 ans pour le secondaire, 3 ans pour la licence, 2 ans pour le Master et 4 ans pour le Doctorat.

Deux faits historiques à mentionner : en réaction à la légèreté avec laquelle ce dossier a été traité, la démission du nouveau Président de la commission nationale des programmes était inévitable – Omar Skander – eu égard à sa parfaite connaissance du système éducatif algérien et des faits de pédagogie,  dans ses démembrements les plus subtils. Ancien vice – Président de la CNRSE, ancien Secrétaire général du MEN dans les années 70 et 80, sortant de l’ENS de Saint Cloud, il incarne pour toute une génération de cadres et d’enseignants du MEN, des années 1960, 70 et 80, cette vague de militants de l’éducation nationale post-indépendante , avec les regrettés Benmahmoud, Mehri, Kaci, Benmohamed, Amir, Malti, Boualga, Chenini, etc., artisans de la généralisation réussie de l’enseignement publique, gratuit et obligatoire. Avec peu de moyens et beaucoup de convictions. L’autre fait à citer est le seul argument, à notre connaissance, de cette réduction du cycle primaire « 5 ans, ça suffit ! »

La restructuration des cycles scolaires : tendances mondiales et réalités algériennes

Il faut souligner que la question  ayant trait à la durée de la scolarité obligatoire, est très complexe et surtout « coûteuse », sujet de longs débats de la CNRSE. Si l’unanimité de ses membres s’est faîte autour du cycle moyen (le passage de 3 ans à 4 ans), la durée du cycle primaire  méritait une réflexion approfondie et par conséquent, des positions pour le moins, non tranchées. Dr Benyaou, membre de la CNRSE, dès 2002, précise: « qu’une des questions non tranchées, par la CNRSE, concerne la durée des deux premiers paliers (5 ou 6 ans ?) dans la mesure où sa réduction d’une année est conditionnée par le développement quantitatif et qualitatif du préscolaire sur tout le territoire national ». Effectivement, le MEN, sous la direction, à l’époque, de Salah Nordine, connaissant bien la problématique de la  restructuration des cycles scolaires et de ses répercussions, eu égard à sa formation de planificateur et en sa qualité de rapporteur de la CNRSE, a mesuré à sa juste valeur, une telle option, aussi sérieuse que coûteuse. Il maintient, dans l’esprit de la CNRSE, un cycle primaire de 6 ans ou la possibilité d’un cycle primaire de 5 ans, précédé d’une année obligatoire, le pré-scolaire.

Tout concourait à préserver, en fait, le primaire et son organisation d’antan: à l’échelle mondiale, on va vers un allongement de la durée de la scolarité. L’option 5 ans a toute sa pertinence si on ajoute une année obligatoire, qui, elle, relèverait du pré-scolaire. On aura un cursus 1 + 5 + 4 pour la durée de l’éducation de base ou obligatoire. Cette vision répond également à ce principe d’équité en donnant à tous les enfants du pays les mêmes chances de réussite, surtout dans les zones rurales et les milieux défavorisés, où il est impossible de généraliser le préscolaire.

Un autre fait de société commençait à devenir visible, selon le premier responsable du secteur, depuis quelques années : la « dénatalité » et la  réduction des effectifs, au primaire, devenu sensiblement perceptible dès 2003: « L’enseignement enregistre ainsi pour la quatrième année consécutive une croissance négative », déclare Benbouzid en septembre 2003.  Ces effectifs globaux permettront d’améliorer sensiblement les conditions de scolarisation des élèves, notamment dans l’enseignement primaire « où le nombre d’élèves par salle de classe sera de 34,7 alors qu’il était de 36,5 en 2002 et où le système de la double vacation, diminuera de façon significative », insiste l’ancien Ministre.

Une déstabilisation plurisectorielle

Deux retombées devaient être très vite saisies : la première, l’ampleur des investissements matériels, à décliner en termes de constructions et d’infrastructures scolaires, la deuxième cible l’importance des crédits des personnels (plus de 90% du budget), c’est ce qui fait sa spécificité dans le champ du service publique, ici et ailleurs : l’activité d’enseignement exige, en termes quantitatifs, un personnel d’encadrement important.

Pour les spécialistes, il était assuré dès 2003/2004 que la surcharge pour cette double cohorte allait constituer une surcharge  dépassant toutes les normes requises en raison du nombre d’élèves par classe. La presse écrite, orale et télévisuelle rend compte, ces jours-ci, de l’ampleur du déficit et la difficulté de sa gestion. Si nous prenons la moyenne nationale déclarée par le MEN en matière d’effectifs par  classe : 34 élèves, il fallait construire au moins 1500 nouveaux CEM en 2008 et 700 lycées en 2012, pour accueillir  normalement tous les élèves de cette double cohorte. Dans la meilleure des prévisions, on n’a pas dépassé les 400 CEM, en 2008 et 350 lycées en 2012. Les effectifs admis au cycle secondaire ont augmenté de plus de 18%, soit entre 200.000 et 250.000, chiffres avancés par l’ancien ministre de l’Education nationale, à l’ouverture des travaux de la conférence nationale des directeurs de l’éducation. Avec un taux de réussite de 72 %  à l’examen du BEM de Juin 2012, les chiffres avancés nous semblent en deçà de la réalité, comme il va de soi que les établissements construits dans le cadre des deux derniers quinquennats n’arrivent pas à contenir le flux. Les besoins en encadrement pédagogique dépasseront pour cette cohorte supplémentaire les 5000 PES au minimum. Cette question de la double cohorte est partie pour être, pour de longues années, comme un des principaux indicateurs de la tension en Algérie : pédagogique (surcharge, adaptation des parcours, disparité des niveaux d’assimilation et des contenus acquis…), syndicale (réaffectation des enseignants en surnombre) et politique (sentiment d’échec du projet de reforme de l’Ecole). Les rentrées scolaires et universitaires sont 2014/2015 et 2015/ 2016  seront pénibles, pour le cycle secondaire et l’université, en raison de la surcharge, cumulant les arrivants de la double cohorte en classe de terminale en septembre 2014 auxquels il faudrait ajouter les recalés au BAC de Juin 2014. Dans tous les cas de figure, ce « tsunami artificiel » qui  durera 16 ans, aura des incidences économiques, budgétaires, sociales et pédagogiques dont il faudra évaluer un jour ou l’autre le coût national. Il en sera de même, un jour, pour la suppression de l’enseignement technique dans le cycle secondaire, en dépit d’un parc infrastructurel et logistique, un équipement matériel et pédagogique importé  à coups de milliards, une capitalisation didactique  d’un personnel d’enseignement spécialisé (génie mécanique, génie des procédés, génie civil, électromécanique, etc. Deux entreprises (la double cohorte et la suppression de l’enseignement technique) ont déréglé ce qui restait d’un cycle secondaire en pleine mutation induite par la technique et l’innovation.

« J’annonce et je décide d’abord…Vous réfléchissez et vous argumentez après !… »

Même si ce manque de places pédagogiques sera réglé au fur et à mesure qu’on avancera dans la scolarisation de cette population « spéciale», grâce, bien sûr à la « manne pétrolière » pour reprendre l’expression d’un ancien sénateur lors d’un débat radiophonique, il reste à préciser qu’une partie des établissements construits à cette occasion, connaîtront à terme une fermeture. La raison majeure : la « dénatalité ». Certains wilayates, comme Tizou Ouzou, par exemple, ou, adossés à des dynamiques de déplacement de population,  les centres des grandes villes (Alger, Oran, Constantine, Annaba…), sont concernées. Il faudrait en outre évaluer le nombre de professeurs de collèges et de lycées, recrutés à grandes pompes ces dernières années, qui vont être mis sur le compte des surplus (ou surnombre) d’effectifs à partir de 2012 pour le moyen et de 2015 pour le secondaire. Si nous imaginons un instant le coût de réalisation d’un collège, les dépenses de gestion et de fonctionnement d’un établissement scolaire (de type 1 et 2) : personnel enseignant, administratif, technique, mobilier scolaire, frais de gestion, etc.), sur une durée de 10 années, les chiffres, en matière de dépenses publiques, sont ahurissants !

Est-ce que cette situation aurait pu être évitée ? Oui et non. Commençons par le « non. La réforme de l’Ecole a été vite rattrapée par une réalité : le mode de gouvernance et la qualité et compétence des ressources humaines à la tête de l’institution éducative du pays. Ils nous offrent une visibilité sur l’incapacité d’une planification pouvant s’attacher à la prévision quantitative et qualificative de nombreuses options et scénarios scolaires, en vue de faciliter l’orientation la moins coûteuse possible pour le pays. Cette situation montre, également, l’omnipotence du politique dans la gestion des faits de société et d’éducation en Algérie. La cohérence du système, la cohésion entre ses différents segments est malmenée à telle enseigne qu’on s’interroge, la CNRSE l’a déjà énoncé, si le pays a intérêt à ce qu’un seul département ministériel, en l’occurrence, le Ministère de l’Education nationale cumule toutes les missions et fonctions de définition, conception, gestion, réalisation, évaluation et contrôle de la politique éducative. Avec un Conseil national pour l’éducation et la formation, comme partout dans le monde, recommandé aussi par la CNRSE ainsi qu’un Observatoire pour les mêmes secteurs (il existe depuis 2006, mais il n’a rien observé jusqu’à présent!), on aurait atténué cette gestion expéditive et le moins que l’on puisse dire, par effets d’annonce et par ajustements désordonnés, sans que l’on fasse la distinction entre ce qui relève du structurel et du conjoncturel, comme c’est le cas de la réorganisation des cycles d’enseignement.

Des mesures rationnelles et concertées étaient pourtant possibles

Premièrement, la mesure la plus sage, la plus rationnelle et la plus économique, celle qui ne coûterait pas un centime,  aurait été de décaler d’une année l’application de la restructuration du cycle primaire, et le passage se ferait « normalement » entre le cycle primaire et le cycle moyen, sans chevauchement entre les deux cohortes, celle de la 6ème année fondamentale et celle de la 5ème année primaire. On avait suffisamment le temps de procéder à ce que les spécialistes en éducation, appellent le « lissage» pédagogique : on pouvait consacrer la 5ème ou la 6ème année fondamentale à une mise à niveau pédagogique disciplinaire ciblé pour la cohorte en question. On aurait tout à gagner en temps et en argent en évitant, progressivement,  le bicéphalisme pédagogique de la 1ère année moyenne de septembre 2008.

Comment les enseignants ont-ils pu gérer, dans des classes surchargées deux cohortes d’élèves avec deux parcours pédagogiques totalement différents, deux classes d’âges différents ayant assimilé deux programmes différents, avec des contenus et des méthodologies différents ? Comment les enseignants des disciplines expérimentales (mathématiques, technologie, etc.), par exemple,  ont-ils fait le cours quand la moitié de la classe maîtrisait la symbolique universelle (les élèves issus de la 5ème année primaire) et l’autre, pas ? Il faut attendre le BAC 2015 pour faire, sérieusement, une évaluation pédagogique de cette double cohorte.De plus, si « 443 000 sur 587 950 enfants nés en 2003 sont inscrits en préscolaire, ce qui représente un taux de scolarisation de 73,66% » (Conférence nationale des directeurs de l’éducation, MEN 2012), alors pourquoi ne pas avoir adopté dès 2003 un cycle primaire à 5 ans, précédé de la généralisation du préscolaire aux enfants de 5 ans? L’argent investi dans la gestion du « tsunami » aurait mieux servi à faire entrer définitivement l’Ecole algérienne dans la société de la connaissance. On aurait pour la première fois depuis l’indépendance, enfin, osé parler non de « rentrée scolaire » mais de « rentrée pédagogique ». Mais là, c’est encore une autre réflexion…

F. B.


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