DzActiviste.info Publié le sam 7 Jan 2012

« Rien ne se fait à Hassi Messaoud, c’est une volonté politique »

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Hassi Messaoud, ville pétrolière du Sud-Est algérien. 159 nationalités y vivent et travaillent dans les entreprises nationales et étrangères de forage et d’extraction. Dans cette cité conservatrice où de nombreux jeunes locaux sont au chômage, la situation sociale est tendue. En juillet 2001, un fait-divers particulièrement sordide a rendu la bourgade célèbre jusqu’en France : pendant toute une nuit, plusieurs centaines d’hommes ont agressé des femmes qui vivaient dans un bidonville. J’ai rencontré deux femmes qui m’ont livré, sans fards, la réalité de la vie à Hassi Messaoud.

Hayet et Kalima, je les ai croisé à Ouargla, à 80 kilomètres d’Hassi Messaoud. Toutes les deux sont kabyles, originaires de Tizi-Ouzou. Les deux sœurs de la famille Manane sont arrivées dans la région en 1986. Leur père avait trouvé du travail à la Sonatrach (société publique gérant le pétrole) et avait décidé de déplacer sa femme et ses cinq enfants des vertes montagnes du Nord à ce désert aride et inhospitalier. Elles m’ont raconté leur vie quotidienne et la réalité sociale de cette zone industrielle.

Toutes les deux travaillent ici, Hayet, 34 ans, en tant que cadre dans une entreprise de forage pétrolier, Kalima, 42 ans, comme gestionnaire administrative à l’ENTP (Entreprise nationale de travaux aux puits). Mais toutes les deux n’ont qu’une idée en tête : repartir. « Il n’y a rien à Hassi Messaoud, raconte Kalima. Pas de médecin, pas d’hôpital, pas de loisirs, ni de parcs, ni de piscines… » Hayet enchaîne : « C’est une ville de 52 000 habitants où il n’y pas un seul gynécologue. Toutes mes copines qui veulent se faire ausculter doivent aller sur Ouargla, ce n’est pas normal ! »

Un hypothétique emploi

Pourtant, les deux sœurs, en tant que cadres, ont des salaires confortables et vivent dans des logements attribués par leur entreprise. Un privilège dans cette ville qui attire depuis les années 1990 des travailleurs venus de toute l’Algérie. Ils s’entassent dans les bidonvilles d’El Haicha (« la jungle » en français) et des 136 logements ; et partent à la recherche d’un hypothétique emploi dans cette zone où sont agglutinées les entreprises pétrolières, publiques et étrangères. Jusqu’à la fin des années 80, la Sonatrach gérait tout à Hassi Messaoud : l’hébergement de ses employés, l’éducation de leurs enfants… Après la libéralisation de l’économie algérienne, la Sonatrach s’est concentrée sur son activité principale, le forage, et a laissé le marché des autres activités à des sous-traitants. Ce sont ces derniers qui font venir en masse des travailleurs des 48 wilayas (équivalent des régions françaises, l’Algérie en compte 48). Hayet détaille : « Ils font venir des femmes en leur disant qu’elles seront femmes de ménage. Mais une fois sur place, elles se rendent compte qu’elles n’ont pas le choix pour survivre : elles se prostituent. Certains réseaux de sous-traitance sont gérés par des proxénètes. »

La jeune femme continue : « La prostitution a toujours existé à Hassi Messaoud, comme dans toute zone industrielle. Sauf que dans les années 80, elle était cachée, seuls les expatriés étrangers y avaient accès. A partir du moment où elle s’est développée dans tous les quartiers, cela a commencé à poser problème avec la population locale. »

Des émeutes quasi-quotidiennes

Houria Alioua, correspondante régionale du journal francophone El Watan, confirme une situation sociale tendue : « Les gens vivent en ghetto et sont au chômage. Ils voient arriver ces étrangers, des Algériens qui viennent de tout le pays pour travailler ici, alors qu’ils n’ont droit à aucune infrastructure publique. Depuis 2004, il y a des émeutes quasiment tous les jours, les gens sont à bout, ils ne veulent plus vivre dans la misère. » La journaliste dénonce un délaissement total de la part de l’État, qui n’utilise le Sud que pour une chose : « pomper le pétrole et c’est tout », dit-elle, amère.

Un événement exceptionnel

Le 13 juillet 2001 donc, dans la nuit, 500 hommes attaquent une cinquantaine de femmes dans le quartier d’El Haicha : viols, agressions, pillages de leur taudis… Elles sont pour la plupart femmes de ménages, d’autres se prostituent. L’imam local a lancé une fatwa à leur encontre alors que la pression sociale a grandie tout au long des années 1990. « Quand j’ai appris ce qui s’était passé, j’ai pleuré, se souvient Hayet. Je venais de sortir de l’université et j’avais l’impression d’être revenue dans un monde sans lois… La pression sociale était très forte… Mais ces gens-là se disent « bons musulmans » ? » Kalima continue : « Ça ne m’étonne pas ce qu’il s’est passé… Cet événement reste exceptionnel, cette violence ne s’est plus reproduit ensuite. Mais la situation continue d’être compliquée pour les femmes. Elles font attention les unes aux autres car c’est toujours difficile de se promener seule dans les rues. »

Dans cette région conservatrice, les deux sœurs détonnent. Kalima était une des premières femmes à conduire une voiture à Hassi Messaoud en 1994. Elle suit aujourd’hui une licence d’anglais, « pour la curiosité intellectuelle ». Hayet, elle, a tenté de lancer une production de pommes de terre, finalement sans succès. Originaire d’une région où les femmes occupent l’espace public, elle enrage de ne pouvoir agir à sa guise. Et que les femmes subissent ce statut quo social. « Si rien ne se fait à Hassi Messaoud, si rien n’évolue, c’est une volonté politique. » conclue-t-elle.

En savoir plus :

Une analyse de la situation des femmes à Hassi Messaoud, par la journaliste Ghania Mouffok, à lire dans le Monde Diplomatique.

A voir, le collectif des femmes violentées d’Hassi Messaoud.

A écouter, un entretien avec la féministe Wassyla Tamzali, réalisé par Fatea en juin 2010.

 


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