DzActiviste.info Publié le mar 15 Avr 2014

Saïd KHELIL : « Le moment est venu d’aller vers une transition démocratique à travers un compromis historique « 

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Khelil SaïdSaïd Khelil. Figure de l’opposition démocratique

«Le moment est venu d’aller vers une transition démocratique»

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El Watan  le 15.04.14

«Le pays offre un spectacle désolant de division. La course vers l’inconnu est engagée par des aventuriers aveuglés par leurs intérêts», prévient Saïd Khelil, l’un des précurseurs du combat démocratique en Algérie.

-Les Algériens sont convoqués le 17 avril pour un scrutin présidentiel inédit à bien des égards. Dans quelles conditions politiques se tiendra cette élection ?

Cette élection se tiendra sur un fond de crise exacerbée et dans un contexte social de grande tension sans compter un environnement international de déstabilisation, notamment à nos frontières sud. C’est vous dire que c’est l’échéance de tous les risques pour le pays. Des affrontements claniques, des scandales financiers impliquant de hauts responsables ne sont pas faits pour apporter la sérénité.

-D’aucuns pensaient que le président sortant n’allait pas briguer un quatrième mandat en raison de son bilan très contesté et surtout de son état de santé incertain. Quel commentaire vous inspire sa candidature ?

Je suis de ceux qui pensaient que dans la sphère des décisions, il y avait encore suffisamment de raisons pour ne pas défier les lois de la biologie humaine. Malheureusement, ils ont osé. Sans doute, cette fois-ci les magiciens, faiseurs de consensus de régimes, seront pris de court par des contradictions insurmontables.

-En cas d’élection du président-candidat pour un quatrième mandat, quelles seraient les conséquences politiques sur le pays ? Un gage de stabilité ou un renforcement d’un statu quo périlleux ?

La campagne électorale nous a donné déjà un aperçu de l’après-17 avril, des régions entières dans l’agitation dangereuse, des communautés stigmatisées : le pays offre un spectacle désolant de division. La course vers l’inconnu est engagée par des aventuriers aveuglés par leurs intérêts.

-Quel regard portez-vous sur les quinze ans de règne de Bouteflika ?

Des analystes, experts, politologues, hommes politiques, tous éminents, m’ont précédé dans ces colonnes pour évaluer ce règne. Ils l’ont fait sans complaisance, unanimes à interpeller le pouvoir sur des risques majeurs, s’il venait à persister dans son entêtement à perpétuer le statu quo. J’ajouterai que Bouteflika a travaillé avec une administration, un système en place depuis 1962, des institutions politiques obsolètes et une armée ultradominante. Mal élu, fragilisé, il s’est acharné à conquérir le pouvoir, tout le pouvoir. Depuis, d’énormes déficits de gouvernance ont complètement gangrené le pays livré à une faune prédatrice qui a colonisé les espaces politique et économique. Les équilibres au sein du système sont rompus, ouvrant la voie à l’incertitude. La société tétanisée et malmenée observe avec ahurissement une scène politique digne du carnaval de dechra.

-La situation politique est extrêmement tendue à la faveur de cette élection présidentielle. L’opinion redoute une explosion violente. Ce risque est-il plausible ?

Cette appréhension est légitime comme nous l’avons dit précédemment, des prémices d’explosion sont présentes. La campagne électorale les a accentuées. La région du M’zab est livrée à la violence mortelle, depuis des mois, devant des responsables complètement impuissants, tant le déficit de la gestion politique est abyssal. D’autres régions ont connu de fortes agitations parfois à cause de discours approximatifs loin de la hauteur de vue exigée à ce niveau, l’allégeance primant sur le reste.

-La classe politique est fortement divisée sur la démarche à suivre pour l’instauration d’un système démocratique. Entre participation, boycott et autres qui ont fait carrément le choix de s’inscrire en dehors de l’agenda électoral. Quelle est la position du courant que vous représente ? Etes-vous opposé au 4e mandat?

Il s’agit de rappeler une vérité historique, le pays n’a jamais connu de légitimité populaire depuis le 5 juillet 1962. Le quatrième mandat, comme le premier, s’inscrit dans cette constance du régime basé sur le pouvoir de l’armée qui désigne ses présidents, y compris Boudiaf, malgré la compassion que l’on peut avoir pour un des pères de la nation. C’est vous dire la responsabilité de cette institution face à notre nation aujourd’hui, elle ne saurait s’en laver les mains face à son destin. Qu’on ne vienne pas nous dire qu’elle est neutre et que c’est le peuple qui vote. Le moment est venu d’aller vers une transition démocratique à travers un compromis historique engageant toutes les composantes de la nation.

-La proposition d’une transition politique s’est imposée dans le débat politique. Que pensez-vous de cette option ?

Enchaînant sur la précédente question concernant cette élection, nous sommes déjà dans l’après-17 avril, tant cette formalité est insignifiante face à une réalité politique et sociale qui a d’autres exigences autrement plus profondes pour sa prise en charge.
Oui, la transition politique est le véritable enjeu dans notre pays, si la raison et le patriotisme venaient à s’imposer. Si nous regardons autour de nous, en Afrique du Nord, deux scénarios nous interpellent : le premier est l’Egypte qui refait notre parcours erroné, le bon sens nous dicte d’éviter de rééditer cette erreur historique.

Le second est la Tunisie qui nous administre une leçon de citoyenneté, de patriotisme et de grande maturité politique en rentrant de plain-pied dans la modernité politique, expérience inédite dans tout notre espace géopolitique. En principe, le choix est vite fait, aussi nous appelons de tous nos vœux à un sursaut patriotique, au réveil de l’orgueil national pour rejoindre nos voisins dans l’édification d’un Etat de droit, aux légitimes et nobles aspirations d’un peuple qui a tant sacrifié. Ce pays dispose d’une élite qui rayonne à travers le monde et est marginalisée chez elle, capable de porter ce rêve fou en soulevant des montagnes.

Pour une fois, sans démagogie aucune, revendiquons-nous de nos vaillants combattants qui nous ont libérés du système colonial. Nous avons le devoir de continuer leur combat, y compris contre nous-mêmes. Concernant le bilan du président, nous ne pouvons éluder le champ économique, des experts nationaux parlent de la décennie de la dernière chance pour se remettre à niveau et mettre l’économie sociale sur les rails.Notre génération, fenêtre démographique des 50-70 ans,  a accumulé une expérience, un savoir-faire qu’il s’agit de fructifier et transmettre aux générations futures avec lesquelles le lien est rompu, tant l’école est sclérosée, stérilisée par l’idéologie. Aussi rien ne peut se faire sans sa profonde réforme.

-La campagne se termine sous haute tension, surtout après la sortie menaçante de Bouteflika à l’égard du candidat Benflis. Qu’est-ce que cela signifie ?

En effet, nous faisons part de notre inquiétude. Une inquiétude perceptible dans la société qui vit dans un climat d’angoisse. Il faut appeler à la vigilance. Pour revenir à votre question, cette évolution est signe d’affolement et d’une situation qui n’est pas maîtrisée. Cela commence avec des dérapages verbaux et nous ne savons pas comment cela finira.

-Vous faites partie d’une génération de militants politiques qui a connu les affres de la clandestinité, puis qui a eu un rôle de premier plan au lendemain de 1989, avant d’être «éclipsée» des projecteurs au milieu des années 1990. Quel regard portez-vous sur ce parcours politique qui a fortement marqué une période charnière de l’Algérie contemporaine ?

Nous sommes fiers d’avoir milité dans notre pays, d’avoir donné de notre personne pour instituer des valeurs de liberté et de démocratie, idéal inextinguible de tout être humain.Ce n’est rien à côté du sacrifice suprême de nos aînés et de nos camarades de lutte à la mémoire desquels je m’incline. Effectivement cela n’a pas été facile pour sauvegarder son autonomie de décision, en son âme et conscience, il est nécessaire de s’éclipser des projecteurs. N’empêche, nous sommes restés solidaires de cette population avec qui nous avons partagé des peines et des espoirs pendant les périodes très dures du terrorisme, de la répression du pouvoir en 2001 et plus modestement dans la vie quotidienne.

Aujourd’hui, forts de cette autonomie, nous pouvons nous permettre de faire un appel au rassemblement commémoratif du 20 avril pour réaffirmer les valeurs pour lesquelles nous avons lutté. Il est vrai qu’activer en politique dans un espace totalement verrouillé n’est pas chose aisée. Aujourd’hui, les hommes de conviction sont plus que jamais utiles à la sauvegarde du pays afin d’impulser le changement salutaire pour l’instauration de la deuxième République dans notre chère patrie.

Hacen Ouali


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