DzActiviste.info Publié le mer 26 Sep 2012

S’anéantir dans les flammes en Algérie

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In lanation.info

Annamaria Rivera
Mercredi 26 Septembre 2012

 

Annamaria Rivera est une anthropologue italienne engagée. Nous avons eu l’occasion de la présenter ainsi que son œuvre dans La Nation « Les printemps de la signora Annamaria Rivera  ». Elle vient d’achever la rédaction d’un livre sur les auto-immolations au Maghreb et ailleurs, ‘’ Il fuoco della rivolta. Torce umane dal Maghreb all’Europa. Dedalo Edit. (Le feu de la révolte. Torches humaines du Maghreb à l’Europe). Nous remercions Mme A.M Rivera de nous permettre de publier de ‘’bonnes feuilles’’ de cette œuvre novatrice alors qu’elle ne sort, dans les librairies italiennes, que le mois d’octobre prochain. Nous proposons, dans ce qui suit, des extraits de la section 3 (Chapitre II) qui étudie le cas du Maghreb.

 

L’auto-immolation, un phénomène en progressionOutre les facteurs socio-économiques et politiques communs aux autres pays du Maghreb, ce qui explique la progression du phénomène du suicide, en Algérie, c’est le trauma collectif, conséquence de tant d’années de terrorisme qui a rendu plus fragiles individus et groupes sociaux. Rappelons que l’Algérie vit dans un état d’urgence prolongé instauré, en 1992, à la suite d’un coup d’Etat militaire déstiné à annuler le retentissant succès du Fis (Front islamique du salut) qui avait, le plus régulièrement du monde, remporté les élections de 1990 et 1991. Le coup d’Etat fut avalisé, sans réserves, par tous les gouvernements occidentaux.

Ainsi que nous l’avons indiqué, il y a d’autres pays du Sud globalisé qui connaissent, en ces années, une augmentation des auto-immolations. En nous arrêtant, un moment, sur le Maroc et l’Algérie, nous constatons qu’ils vivent, eux aussi, une situation d’instabilité politique et de mal-être social, qu’eux aussi sont traversés, surtout au cours du mois de janvier 2011, par des protestations et des révoltes populaires, souvent violentes et durement réprimées par la police. En Algérie – où selon le rapport 2010 de la Banque mondiale, parmi les jeunes diplômés de moins de trente ans, trois sur quatre sont au chômage. – les émeutes, les affrontements, les incendies de sièges communaux, de postes de police ont commencé dans les premiers jours de janvier et se sont poursuivis jusqu’au mois de juin. Ce qui a déchainé l’émeute dite ‘’de l’huile et du sucre’’, a été d’abord et avant tout l’augmentation vertigineuse les denrées de première nécessité en raison de fluctuations des prix sur le marché mondial. (…) La répression des émeutes a provoqué la mort de cinq personnes et fait pas moins de 800 blessés.

C’est dans ce cadre que l’on a enregistré les pics les plus élevés de suicides ou tentatives de suicide par le feu qui, souvent, reproduisent les mobiles et les schémas qui sont habituels en Tunisie : l’auto-immolation est souvent un acte de révolte contre une offense, une vexation, un refus, une humiliation ou une agression de la part d’un pouvoir constitué ou d’une autorité ; Bien des fois, c’est l’issue extrême d’une action de protestation, individuelle ou collective pour revendiquer des droits fondamentaux, dénoncer une injustice, faire pression sur les institutions. S’il ne fait pas de doute aussi bien au Maroc qu’en Algérie, que les auto-immolations s’intensifient dans les premiers mois de 2011, il n’en reste pas moins que, dans ces deux pays, elles constituent un phénomène inédit.

Cas emblématiques

(…) En Algérie où les auto-immolations s’insèrent dans le cadre – tout présomptif parce que n’existent pas dans ce pays, non plus, des statistiques nationales fiables – d’une augmentation constante des suicides en général jusqu’à atteindre les enfants et les adolescents, ce qui est l’indice de l’extrême gravité de la crise de la société algérienne due, entre autres choses, à la faillite de la prétention d’importer un modèle de développement européen et au profond dualisme (…) qui la caractérise. Ici aussi, l’actuelle et longue série d’auto-immolations a des antécédents. La première rapportée par la chronique, mais non la première dans l’absolu, est celle du quadragénaire Djamel Taleb, un entrepreneur résidant à Djelfa. Le 18 mai 2004, il se rend à la Maison de la presse, Tahar Djaout, et s’immole par le feu devant quelques journalistes pour protester contre la confiscation de ses biens. Il meurt quelques jours après. En Octobre 2009, à Chlef, un père de famille de 25 ans, pour protester contre la démolition de son habitation par les autorités communales, s’asperge d’essence devant le siège de l’APC (l’Assemblée populaire communale), puis en verse sur sa femme et sur sa fille de trois ans et cherche à s’immoler et à les immoler. Plus tard, le 10 octobre 2010, à Aïn Kermes, dans la wilaya de Tiaret, T.N., une veuve avec trois enfants, écartée de la liste des bénéficiaires de logement social, s’asperge d’essence et tente de s’immoler dans le siège de l’APC. Elle est sauvée par un agent de la Protection civile.Mais le pic du phénomène est enregistré, en Algérie aussi, en 2011, à partir des premiers jours. En janvier de cette année, ce sont bien 25 personnes qui, en une seule semaine, se feront torches humaines. Et cela arrive dans le contexte –comme il a été dit – de vagues d’émeutes contre l’augmentation des prix.

Par exemple, le 15 janvier 2011, à Boukhadra, Mohcen Bouterfif, un diplômé en chômage de 37 ans, père de deux enfants s’immole, lui aussi, devant le siège de l’APC où il s’est rendu, la veille, pour réclamer un emploi et un toit. Il meurt, neuf jours après. Selon certains témoignages, Bouterfif faisait partie d’un groupe d’une vingtaine de personnes qui protestaient contre le refus du Président de l’Assemblée communale de les recevoir. Après enquête, le Wali le contraindra à la démission : le Président, en effet, avait non seulement géré, de manière arbitraire, le programme d’insertion des diplômés en chômage, mais après avoir refusé de recevoir la délégation, il avait été jusqu’à défier Bouterfif lui disant : ‘’si tu as du courage, fais comme
Bouazizi, immole-toi’’.

Pour citer un deuxième cas, le 30 janvier 2011, à Ouled Fayet, près d’Alger, Lakhdar Malki, la quarantaine, père de trois filles, cherche à s’immoler sur son lieu de travail – une banque publique dans laquelle, il est gardien de nuit – lui et sa fille Maria, âgée de onze ans, gravement handicapée et, de ce fait, contrainte à la chaise roulante. Malki met en scène la double tentative de suicide public en s’enveloppant lui-même ainsi que sa fille de l’emblème national. On arriva à stopper leur action avant l’irréparable. Plus tard, il racontera son désespoir aux journalistes, lui qui avait écrit à toutes les autorités y compris au premier ministre pour obtenir un logement décent : il habite avec ses filles et sa femme enceinte dans un taudis qu’il partage avec ses sept frères et un nombre indéterminé de rats ; il gagne un salaire de misère qui ne suffit ni pour assurer à Maria les soins nécessaires ni même pour survivre. Six mois après, il tentera, de nouveau, de se tuer en public devant le siège de la Daïra de Zéralda.

Particularités algériennes

Parmi les particularités de la variante algérienne du phénomène, deux frappent en particulier : il y a le cas de celui qui, après avoir échappé à une tentative d’auto-immolation, menace ou tente encore de se suicider en public ; Il arrive parfois que se bruler vif ou chercher à le faire est le fait de parents en compagnie de leurs enfants, comme dans les deux épisodes que nous avons cités. A cela, on peut ajouter le cas d’une femme qui réside à Biskra, mère de six enfants et vivant dans des conditions sociales désespérés qui, le 20 mai 2011, s’asperge d’essence après en avoir versé sur ses enfants.Comme en Tunisie et au Maroc, ceux qui accomplissent ces actes désespérés ne sont pas seulement des pauvres, des marginaux, des illettrés. Par exemple, à Ouargla, le 14 novembre 2011, Abdallah Kebaïli, diplômé en droit et aspirant avocat qui a participé à de nombreuses manifestations de chômeurs, s’immole par le feu par protestation (il mourra une semaine plus tard) dans la cour de la Direction de l’emploi.

L’année suivante a vu une longue série de torches humaines. Nous nous contentons ici de rapporter quelques cas emblématiques. Le 26 janvier 2012, à Oued Tolba, quartier populaire de Tiaret, s’immole un vendeur ambulant illégal, Hicham Gacem, 22 ans, orphelin de père et de famille très pauvre. Il mourra trois jours plus tard. Ce jeune avait eu une vive altercation avec un agent qui, lui aussi et après avoir cherché à l’éloigner brutalement, l’avait défié : ‘’mets-toi le feu si tu es un homme.’ Avant et après ses funérailles qui virent la participation d’une foule immense, à Tiaret, éclatent de violents désordres et affrontements avec les forces de l’ordre et ils se prolongèrent, à Oued Tolba, jusqu’au soir. Partant de cet énième cas, ‘’El-Watan’’ dédie l’éditorial du 29 janvier 2012 aux victimes de la hogra, ‘’de l’orogance et du mépris (…) des responsables qui osent parfois comme réponse aux doléances de ces désespérés rien moins que de leur suggérer l’exemple de Bouazizi.

Deux jours après, le 29 avril 2012, s’immole en public et meurt un autre jeune de 25 ans, Hamza Rachak. Il aidait l’un de ses sept frères dans la gestion d’une petite boutique de fortune, dans une tente, dans le quartier Village Moussa de Jijel. Le jeune s‘était aspergé d’essence et s’était mis le feu devant une centaine de personnes, après que les agents municipaux lui avaient enjoint de démanteler la tente. Dans ce cas aussi, le suicide déclenche une émeute, avec des barricades, des incendies, des jets de pierre, des affrontements violents avec la police.

(…) Comme il a été dit à propos de la Tunisie, ce qui frappe dans le contexte algérien c’est la contemporanéité entre mouvements populaires et auto-immolations, leur appartenance au même contexte et cycle historique, en somme la spirale révolte-suicide-révolte. C’est peut-être aussi cette spirale qui, configurant l’auto-immolation comme un acte potentiellement subversif, peut expliquer l’indifférence des gouvernements, des autres institutions, des spécialistes et chercheurs par rapport à un danger social qui, dans les pays du Maghreb, apparaît, ces dernières années, comme l’une des principales causes de mort. En réalité, il s’agit d’un sujet tabou à telle enseigne que les pays maghrébins – et non seulement la Tunisie – font partie des rares pays à ne pas figurer sur la liste des statistiques mondiales.

Le secret et la sanction

En Algérie, particulièrement, la mort volontaire est entourée (ou l’était jusqu’à ces dernières années) d’une sorte de culture du secret. Parfois, elle est tenue cachée des familles-mêmes des suicidés et jusqu’au personnel sanitaire ; Souvent les médecins notent sur les registres seulement la cause dernière du décès sans mentionner le suicide. On pourrait penser que cette tendance est appelée à s’accentuer, s’il est vrai que dans ce pays celui qui survit à la tentative de se donner la mort risque de trois à quatre ans de prison. C’est une sanction qui semble être normalement appliquée comme il en résulte de quelques épisodes.Par exemple, le 4 juillet 2011, se tient devant le tribunal de Ouargla un sit-in pour exiger la libération de Diwane Hamza et Aldjia Addi, membres du Comité national pour la défense des droits des chômeurs, en prison depuis quatre mois. Le porte-parole du Comité, Tahar Belabès, déclare aux journalistes d’un quotidien électronique que le seul tort des deux est de s’être immolés pour protester contre le chômage. Une autre source rapporte qu’un petit vendeur ambulant du quartier populaire de Bab El Oued à Alger auquel la police avait séquestré la marchandise, s’était immolé par le feu pour protester. Il réussit à survivre mais, à peine sorti de l’hôpital, le 6 décembre 2011, il est arrêté et poursuivi.

Aujourd’hui, ce qui frappe ce n’est pas seulement l’absurdité de la sanction d’emprisonnement pour celui qui a tenté de se donner la mort mais, en relation avec le premier épisode aussi le fait que des activistes supposés politisés trouvent quasiment normal qu’une action de protestation se conjugue avec un acte d’auto-immolation.

Tout cela configure un enchaînement d’apparence contradictoire et assurément paradoxal. En premier lieu, on pourrait penser que parce que la mort volontaire est ‘’tabouisé’’, celui qui entend en user comme arme de dénonciation et de protestation soit contraint de recourir à sa forme la plus publique et spectaculaire : le suicide par le feu. En second lieu, juste dans ces pays où le suicide est tabou et socialement perturbant en tant qu’il est haram c’est-à-dire interdit du point de vue religieux on s’aperçoit que lorsqu’il prend la forme de l’auto-immolation, il est célébré comme un acte héroïque par la société entière ou par certaines de ses composantes.

En Tunisie, Bouazizi est devenu le héros-martyr national par antonomasie. Au Maroc et en Algérie, comme dans la même Tunisie, ceux qui s’immolent ou tentent de le faire par protestation ou révolte contre une vexation, une injustice, sont considérés comme des martyrs ou des héros par la catégorie sociale à laquelle ils appartiennent et celle-ci partage les raisons qui les ont poussés au geste extrême et semble, parfois, le considérer comme corollaire quasi normal de la protestation.

Un acte subversif

Un autre paradoxe est donné par le fait que dans les pays caractérisés, entre autres choses, par l’opacité de l’information et le secret d’Etat, fait irruption la transparence d’un acte qui peut être minimiséprivé de résonnance publique mais qui ne peut quasiment jamais être entièrement caché ou refoulé. Il n’existe pas d’appareil de sécurité ou de propagande qui puisse occulter une torche humaine à la vue d’un nombre petit ou grand de témoins. Et c’est aussi pour cela que l’auto-immolation, ainsi que nous l’avons dit, est un acte objectivement subversif. Les régimes et les pouvoirs constitués le savent bien : Ce n’est pas par hasard que Ben Ali a dû courir au chevet de Bouazizi agonisant ; ce n’est pas par hasard aujourd’hui que le gouvernement provisoire et les appareils d’Etat tunisiens, toujours pollués par les héritages du vieux régime, cherchent à ignorer ou minimiser la série de torches humaines.Ouvertement ou implicitement, elles sont, en effet, la voix populaire qui ‘’ingénument’’ révèle que le roi est nu ; c’est que nombre de conditions économiques et sociales qui ont fait maturer la révolution du 14 janvier n’ont pas changé tout à fait. Les suicidés, la ‘’longue cohorte des prisonniers que la société civile traine derrière son char’’ (Halbwachs) seront peut-être ’’les gagnants de la vie’’ pour le dire comme le grand sociologue, mais, assurément, ils parlent aux vivants des chaines à briser.

Le poids de l’héritage culturel

Il ne fait pas de doute que ce sont avant tout les conditions socio-économiques, l’autoritarisme de régimes plus ou moins despotiques, leur dramatique éloignement des besoins et des exigences des classes populaires qui sont à l‘origine des vagues de suicides dans les pays du Maghreb et dans les autres pays à majorité musulmane. Il n’en reste pas moins que des facteurs culturels plus que religieux au sens strict peuvent contribuer à expliquer non pourquoi on choisit la forme de l’auto-immolation publique – qui se retrouve dans des contextes culturels et religieux les plus disparates – mais pourquoi se bruler vif est devenu le schéma ‘’normal’’ du suicide de démonstration et de protestation bien que cette manière de se donner la mort, surtout si elle est accomplie par aspersion de liquides inflammables soit la manière, dans l’absolu, la plus douloureuse.En effet, si on ne meurt pas aussitôt on se trouve condamné à une longue agonie ; Si on survit, on reste défiguré, invalide, obligé de se soumettre à des opérations et à une thérapie continue, en somme voué à une vie de souffrance. Nonobstant tout cela, les raisons pour lesquelles on choisit la manière la plus atroce de se suicider ne peuvent être rapportées principalement à la sphère de la psychopathologie individuelle ou à une quelconque aliénation momentanée, ni attribué seulement à la raison banale selon laquelle, pour les classes les plus pauvres, un liquide inflammable est le moyen le plus immédiatement à disposition si on décide de mettre fin à ses jours.

Avec beaucoup de précaution, nous pouvons supposer que dans les sociétés à majorité musulmane et pour rendre concevable une telle manière de se suicider, nous avons sollicité, dans une certaine mesure, les héritages de la culture du martyre; dans ces société, bien plus que dans les sociétés actuelles à majorité chrétienne, est toujours présent le culte du martyre ou du moins les mots ‘’martyre’’ et ‘’martyr’’ conservent une forte densité symbolique. La preuve est qu’est défini comme martyr presque quiconque est mort de mort violente. On ne doit, dés lors, pas s’étonner devant le fait que ceux qui ont été tués durant l’insurrection contre le régime de Ben Ali soient dits non pas ‘’victimes’’ ou ‘’morts’’ mais martyrs, précisément. Ce qui pourrait sembler seulement comme une question de terminologie révèle la permanence et l’importance non seulement de la notion de martyr mais aussi de la fonction principale qui lui est attribuée : le martyr est celui qui, par son propre sacrifice, entend témoigner.

Il est probable, en effet, que ceux qui s’immolent par désespoir et protestation entendent témoigner, non pas de la vérité de la foi, l’amour de la patrie et la fidélité à une cause politique, mais bien de leur propre dignité face à un contexte social et un pouvoir constitué qui ne font que la nier ou confisquer.

NB
-Pour alléger le texte et faciliter son appréhension, nous avons renoncé à reproduire l’appareil de notes.
-Le titre et les sous-titres sont du traducteur.

Traduction de l’italien : Djamel Guerid


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