DzActiviste.info Publié le mar 2 Avr 2013

Seddik Daadi, plaignant contre le général Khaled Nezzar, à Genève : «Je retirerais ma plainte, si…»

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Seddik Daadi

Seddik Daadi

Jusqu’au mois d’octobre 2011, Seddik Daadi, entraîneur des arts martiaux exilé en Suisse depuis juin 2003, était un inconnu de l’opinion publique. C’est l’interpellation du général Khaled Nezzar, à l’hôtel Beau Rivage de Genève, par les forces de l’ordre suisses qui le sortira de l’anonymat.

Avec Hassen Kerdad, il est à l’origine de l’arrestation de l’ancien ministre algérien de la Défense nationale. Un évènement qui continue de faire couler beaucoup d’encre et de salive puisque le général Nezzar, après avoir été entendu durant deux jours par le ministère public de la Confédération (MPC), a été remis en liberté suite à sa promesse de participer à la suite de la procédure. Invoquant son immunité, Khaled Nezzar avait contesté la procédure ouverte à son encontre.

Le 25 juillet 2012, le tribunal pénal fédéral suisse a rendu une décision historique en considérant qu’il était exclu d’invoquer une immunité pour des faits si graves, qui pourraient constituer des crimes internationaux, en l’occurrence des crimes de guerre. L’affaire suit, donc, son cours et verra peut-être, à terme, un procès pour crimes de guerre se tenir en Suisse à l’encontre de M. Nezzar.

Rien, pourtant, ne prédestinait ce jeune homme, issu du quartier populaire d’Oued Ouchayeh, non loin d’Hussein-Dey, qui l’a vu naître un 6 août 1965, à occuper les devants de la scène politique dans une affaire qui risque de constituer un précédent historique dans le cadre de la justice internationale.
Sportif, entraîneur de karaté et inspecteur de la prévention et de la protection de l’environnement, il est pris par le virus de la politique, plutôt le virus du syndicalisme né des frustrations vécues dans le quartier d’Oued Ouchayeh et de la prise de conscience d’inégalités sociales criardes dans une Algérie où les richesses ne manquaient pas pour que tous les citoyens puissent vivre dans l’aisance. Il adhère, alors, au syndicat indépendant Snapap et devient responsable délégué au niveau de la daïra de Sidi M’hamed. Le pied dans l’étrier de la politique, il est emporté par la vague contestatrice islamiste pour se retrouver au Syndicat islamiste du travail (SIT) et militant du Front islamique du salut. Une fois ce parti dissout et le pays entré dans la spirale de la violence, il cesse toute activité politique, jusqu’au jour où…

L’entretien qu’il a bien voulu nous accorder révèlera la suite.

Pourquoi cette plainte contre le général Khaled Nezzar ?
Quand les gens sauront ce que j’ai subi, plus personne ne se posera cette question. Le dur des durs compatirait avec moi et me pousserait à m’accrocher de toutes mes forces à cette plainte.

Qu’avez-vous subi exactement ?
Ce que j’ai subi est un véritable cauchemar dont j’ai du mal à me libérer, tant les séquelles sont encore vivaces dans ma chair et les images continuent de défiler devant mes yeux, chaque jour que Dieu fait. Durant 23 jours, j’ai été torturé de la manière la plus inhumaine qui soit dans différents centres de torture. J’ai connu les supplices les plus inimaginables. Le chiffon imbibé d’eau sale pour m’étouffer, au point où je n’étais qu’à deux doigts de la mort et les coups de poing et de pied ne sont rien comparés au chalumeau qui m’a brûlé le corps, le bâtonnet qu’on m’introduisait dans l’anus et les cigarettes qu’on écrasait sur ma poitrine. Au jour d’aujourd’hui, je continue de souffrir de ces tortures. Je ne peux pas porter des boots parce que j’ai les pieds brûlés. Malgré l’intervention chirurgicale subie en 2005, je continue de saigner de l’anus. Je ne parle pas des humiliations subies de la part de tortionnaires sans foi ni loi qui m’ont touché dans ma dignité d’homme. Je ne parle pas des dommages corporels et des maladies que je traîne à ce jour, suite aux supplices subis dans les centres de torture.

Cela s’est passé à quelle période ?
C’était en février 1993. J’ai été arrêté, le 17 février, à 2h du matin, chez ma belle-famille à Alger. J’ai été emmené au commissariat de police de la rue Cavaignac où j’ai été gardé 11 jours avant que je ne sois transféré au commissariat du 2ème arrondissement pour une nuit. De là, on m’a emmené au commissariat central pour un séjour de deux nuits avant que je ne sois livré au centre de Ben Aknoun où on m’a gardé 2 jours. Au total, j’ai passé 23 jours de torture. Baladé d’un centre à l’autre, où chacun expérimentait sur ma personne les techniques les plus sadiques et les plus inhumaines. Mes tortionnaires rivalisaient en trouvailles pour me faire perdre connaissance sans se soucier si mort s’ensuivrait ou pas.

Que te demandaient-ils comme aveux ?
Ils voulaient que je reconnaisse une appartenance à un groupe terroriste et une participation au recrutement et entraînement d’éléments étrangers pour le compte d’une entreprise terroriste.

Et tu ne faisais pas partie du GIA ou du MIA ?
Ni GIA, ni MIA, ni mahchoucha. Je suis un homme paisible, sportif, qui sait ce que signifie le self-control. Je n’avais aucun lien avec les groupes que tu as cités.

Tu étais militant du FIS ?
Oui, je l’étais et je ne m’en cachais pas. Et en quoi cela posait-il problème ? Le FIS était un parti agréé par l’Etat, à l’instar des autres formations politiques. Il n’était pas un parti subversif ni un parti clandestin ou interdit. J’ai adhéré au FIS comme je pouvais adhérer au FLN ou au RCD.

Mais en 1993, il était interdit.
Oui, après le processus électoral. Chacun est rentré chez lui et d’autres ont été emmenés dans les camps du Sud ou en prison pour rien du tout.

Toi, tu n’as pas été envoyé dans les camps du Sud ?
Non.

Tu n’as pas été inquiété ?
Moi, je n’étais ni cadre ni élu du parti. J’assurais bénévolement la protection physique des deux leaders du FIS, les cheikhs Abbassi Madani et Ali Benhadj, dans les manifestations et les réunions. Il n’y avait aucune raison de m’arrêter ou de m’envoyer dans les camps du Sud. Mais, quelques mois avant la fin de l’année 92, je crois au mois d’octobre, Abdelkader Fikayar, qui était garde du corps d’Abbassi Madani a été arrêté. Je suis alors entré en clandestinité, me disant que mon tour allait arriver.

Pourquoi ce doute ? Tu menais certainement des actions contre l’ordre établi ?
Absolument pas ! Mon action se limitait à des réunions entre anciens militants. Des réunions au cours desquelles on s’interrogeait sur cette spirale de violence qui s’était emparée du pays et sur les voies et moyens de rétablir la paix. Je ne suis pas du genre violent ni partisan de la violence. Et je ne voyais nullement une quelconque issue pour le pays en empruntant la voie de la violence. J’aime tellement mon pays que je ne peux supporter l’idée de le voir à feu et à sang.

Si tu as été arrêté, c’est qu’il y a une raison ?
Absolument aucune ! Et même s’il y en avait une, ils n’ont absolument aucune raison de me torturer. Cette pratique infâme a été érigée en système et elle a fait de ses pratiquants des monstres qui, tôt ou tard, vivront des séquelles psychologiques qu’ils auront honte d’avouer. Moi, en tant que victime de torture, je m’affiche et je parle haut et fort de ce que j’ai subi, et je suis même parvenu à faire entendre ma voix au niveau des instances internationales. Alors que mes tortionnaires, qui se montraient si forts dans l’obscurité, se sont finalement avérés être des lâches et des poltrons incapables de montrer le bout du nez ou d’avouer leurs crimes, et ce, même à leurs proches, parce qu’ils se sont couverts de honte.

Ce n’est pas le général Nezzar qui t’a torturé. Pourquoi s’en prendre à lui et le traîner devant les tribunaux ?
Si j’ai déposé plainte contre le général Nezzar, c’est parce qu’il était le premier responsable du pays à cette époque.

Non, il n’était pas le premier responsable. Il y avait le Haut-Comité d’Etat présidé initialement par le défunt Boudiaf et, ensuite, par Kafi.

Oui, je le sais. Boudiaf a bien dit dans un de ses discours qu’il avait envoyé 10 000 Algériens dans les camps du Sud sans état d’âme et qu’il en assumait la responsabilité. S’il était encore en vie, je l’aurai poursuivi en justice sans état d’âme comme il dit. Quant à Kafi, tout le monde sait qu’il était comme un légume sur du couscous. D’ailleurs, on ne l’a pas du tout entendu parler durant tout son mandat. L’homme fort à cette époque était bel et bien Khaled Nezzar. D’ailleurs, il le reconnaît à l’occasion de ses multiples sorties médiatiques. Récemment, dans la série d’entretiens diffusée par la chaîne de télévision Ennahar TV, il a reconnu avoir ramené le général Liamine Zeroual comme ministre de la Défense, avant de lui confier la présidence de l’Etat et a affirmé qu’il jouait les premiers rôles dans ce qu’il a appelé la lutte contre les islamistes.

Pour sauver la république…
Vous pensez qu’on sauve la république en plongeant le pays dans une guerre civile mettant le pays à feu et à sang et dont les séquelles seront supportées par deux ou trois générations ? Moi, je ne fais pas de politique. Je suis un sportif. Je ne fais aucun calcul. Tout ce que je sais, c’est qu’on m’a touché profondément dans ma dignité et dans ma chair, et je me fais justice de la manière la plus pacifique.

En recourant à des instances judiciaires étrangères ?
Non, des instances judiciaires internationales. Cessons de parler de la main étrangère. J’ai été brimé, torturé, brisé par une main algérienne et je n’ai pas trouvé de main algérienne pour me rendre justice. Alors, je fais appel à des instances internationales neutres qui n’ont aucun compte à régler avec la partie accusée.

Le général Nezzar ne représente pas sa personne, mais l’Algérie et l’Armée nationale populaire.
Pour moi, il ne représente que sa personne. L’Algérie et l’Armée nationale populaire sont trop grandes pour lui. Je n’ai rien contre mon pays ni contre son armée dont les éléments sont issus du peuple. Une armée que je ne permettrai à personne d’insulter ou porter atteinte à son image.

Mais, à travers cette plainte, c’est à l’image de l’Algérie et de son armée que tu t’attaques.
Pourquoi voulez-vous réduire l’Algérie et son armée à un homme qui assume ses responsabilités dans le malheur qui a frappé notre pays ? Pourquoi ne dirait-on pas que moi je représente le peuple et Nezzar une partie du pouvoir ? Si Nezzar est l’Algérie, moi, je suis le peuple, et l’Algérie sans le peuple n’est plus l’Algérie.

Demain, s’il y aura un procès en Suisse, le général Nezzar sera présenté en sa qualité d’ancien ministre de la Défense nationale de la République algérienne.
Et après ? Ce ministre, quand il abuse de son pouvoir, ne doit-il pas payer ? J’aurai aimé qu’il soit traduit devant la justice algérienne pour tout le mal qu’il a fait aux Algériens et à l’Algérie.

C’est votre appréciation. Pour d’autres, il n’a pas fait de mal, il a sauvé la République.
Et qu’ai-je fais, moi, pour qu’on me torture, me jette en prison et me pousser à l’exil ? Qu’ai-je fais pour qu’on brise ma vie et celle de mes enfants et de ma famille ? Qu’ai-je fais contre la République pour que Nezzar la sauve en érigeant la torture en système ?

Est-ce que le fait de traduire le général Nezzar devant des instances judiciaires internationales ferait votre bonheur ou vous réhabiliterait ?
Non, mon bonheur ne réside pas dans un procès intenté à Nezzar. Mais ma réhabilitation morale, oui ! Je pourrai me regarder dans une glace et dire : «Je suis un vrai algérien. Je ne me laisse pas faire. L’Algérien peut tout accepter sauf qu’on touche à sa dignité. D’ailleurs, Bouteflika a fait de la dignité de l’Algérien son slogan de campagne électorale. Je suis en plein dedans.

Ne dites-vous pas que ce qui vous est arrivé peut être considéré comme un sacrifice au service de l’Algérie ?
Je suis prêt à consentir tous les sacrifices que vous voulez pour l’Algérie. Je suis prêt à consentir le sacrifice suprême en donnant ma vie et celle de mes enfants à l’Algérie. Comme mon grand-père Djebrouni Amar, chahid tombé sous les balles de l’armée coloniale, le 8 mai 1945, à Beni Aziz, wilaya de Sétif. Aussi, mon oncle Daadi Mohamed, chahid tombé au champ d’honneur, à Lakhdaria, en 1958, plus onze autres martyrs de ma famille, Allah yarhamhoum ! Ces chouhada ont-ils consenti le sacrifice suprême pour que je subisse des tortures, dignes de celles pratiquées par les forces colonialistes ? Non, ils sont morts pour que moi et tous les Algériens vivent dans la dignité et le respect de nos droits. Dans ce que j’ai subi comme torture, qu’est-ce que l’Algérie a gagné ? En quoi a-t-elle profité des tortures que j’ai subies ?

Disons que l’Algérie est ta mère. Elle s’est trompée et t’a fait du mal. On pardonne bien à sa mère certaines injustices s’il lui arrive d’en commettre ?
Belle image que celle que tu me donnes de l’Algérie ! Une image réelle. C’est vrai, l’Algérie c’est ma mère. Et si elle a été injuste envers moi, je saurai accepter son injustice et tout le mal qu’elle pourrait me faire. Mais, une mère, dès qu’elle se rend compte de son injustice envers l’un de ses enfants, fait vite de réparer cette injustice, ne serait-ce que par un mot doux ou une caresse. Et elle veillera à effacer les traces de l’injustice. Or, dans mon cas, ceux qui prétendent agir au nom de cette Algérie n’ont rien fait pour réparer l’injustice. Bien au contraire, après ma sortie de prison, ils ont continué à me harceler en m’interpellant à plusieurs reprises.

Ne parlons pas du passé. Aujourd’hui, ne pensez-vous pas que vous devez vous réconcilier avec l’Algérie, votre mère, au lieu de la traîner devant les tribunaux ?
Ecoutez-moi bien ! Moi, je ne suis rien qu’un simple citoyen touché dans sa dignité et dans sa chair. Ce n’est pas à moi d’aller chercher la réconciliation. Ceux qui prétendent parler au nom de l’Algérie ne font que manifester dédain et mépris à mon encontre. Depuis que j’ai saisi les instances judiciaires internationales pour me rendre justice, personne du côté des autorités algériennes n’a cherché à trouver une issue autre que celle du procès qui ne tardera pas à se tenir. Ceux qui se disent soucieux de l’image de l’Algérie et qui pompent dans les caisses de l’Etat algérien en qualité de responsables politiques n’ont fait aucun geste pour désamorcer la bombe qui va leur éclater à la face dans peu de temps.

Si je comprends bien, si les autorités algériennes venaient à prendre en charge le dossier de cette affaire en vous réhabilitant dans vos droits et en vous rendant justice vous seriez prêt à retirer votre plainte ?
Réhabilité par la justice de mon pays, ça vaut tout l’or du monde. J’ai toujours rêvé que justice me soit rendue par un tribunal algérien. Pourquoi aller loin quémander une justice qui réconcilierait les Algériens avec leur pays. Je ne suis pas du genre à faire du chantage ni monnayer ma réhabilitation. Je ne demande qu’une chose, qu’on reconnaisse qu’on a été injuste envers moi et qu’on m’a fait subir des tortures inhumaines. Si, demain, la justice algérienne prenait en charge ma plainte contre le général Nezzar, avec toutes les garanties d’indépendance, je rentrerais au pays à la nage et retirerais de suite ma plainte déposée à Genève.

C’est votre conclusion ?

Je préfère conclure par un rappel de ce poète arabe qui a dit : «Mon pays, même s’il a été injuste envers moi, m’est cher». Et l’Algérie m’est très chère et je ne permettrai à personne de lui nuire. C’est dans ce sens que je poursuis le général Nezzar devant la justice internationale, car il a beaucoup nui à l’Algérie et aux Algériens.

Entretien réalisé par Hichem ABOUD 11/03/2013
http://monjournaldz.com


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