DzActiviste.info Publié le sam 14 Sep 2013

Septembre et ses sirènes!

Partager

démocratieKamal Guerroua

«Je veux vivre dans un pays où il n’y ait pas d’excommuniés/:/ je veux que la majorité : tout le monde puisse parler, lire, écouter, s’épanouir», l’auteur de ces vers tirés du recueil «j’avoue que j’ai vécu» paru à titre posthume en 1974 n’est autre que le prix Nobel de la littérature Pablo Neruda (1904-1973). Ce poète chilien dont les funérailles se seraient déroulées dans le plus grand deuil seulement une dizaine de jours après l’avènement au Chili de la dictature d’Augusto Pinochet (1915-2006) le 11 septembre 1973 incarne avec sa disparition le chant du cygne de l’ère socialiste. Avec la mort dans des circonstances confuses du président socialiste Salvador Allende (1908-1973) et l’assassinat du chanteur populaire Victor Jara (1932-1973), son indéfectible soutien communiste s’est ouvert la parenthèse sanglante de la guerre civile chilienne (plus de 3000 morts et 30000 torturés), laquelle ne s’est refermée qu’en 1990. Commentant une décennie plus tard le «new deal» chilien fait à coups de commissions probatoires et de tables de dialogue en vue de la réconciliation nationale, le président Ricardo Lagos parle dans les années 90 d’une «démocratie inachevée». (1) C’est pourquoi, le 11 septembre reste dans la mémoire collective chilienne comme la tâche noire qui a ouvert un boulevard à la bêtise dictatoriale de la junte militaire et brisé tout l’élan progressiste esquissé en Amérique Latine. Quelques jours après la tenue de la conférence des pays non-alignés à Alger le 05 septembre dont la stratégie globale fut recentrée autour du développement et de la prospérité économique du Tiers-Monde (un nouvel ordre économique mondial équitable), Santiago a braqué tous les regards et l’automne chilien s’est annoncé plus qu’infernal! Ironie du sort, ce fut un certain 11 septembre aussi mais presque trente ans plus tard que les américains et le monde entier se sont réveillés sous les cris apocalyptiques des attaques terroristes contre les fameuses «twin towers» du World Trade Center. Les gyrophares d’ambulances et les sirènes d’alerte ont préfiguré une vague de représailles inter-étatiques d’une grande ampleur ayant chamboulé le référentiel de «la normalisation autoritaire» entretenu jusque-là par les locataires de la Maison Blanche. Du jamais vu dans l’histoire contemporaine des États Unis depuis Pearl Harbour en 1941 à telle enseigne que les spécialistes parlent d’ores et déjà d’un monde avant et post 11 septembre!

En effet, quoiqu’espacés dans le temps et l’espace, ces deux événements majeurs ont fait une nouvelle distribution des rapports de forces sur la carte géostratégique internationale. Ce sont en vérité deux ondes de chocs à double incidence ayant mis fin à deux ères politiques différentes (c’est-à-dire la fin de la tendance progressiste et socialiste des démocraties soutenues en principe par l’ex-U.R.S.S pour l’exemple chilien et le début de la fin du soutien aux dictatures politiques pour les américains). Au Chili, tout une génération fut sacrifiée sur l’autel de la peur, les intimidations et la torture. Seulement deux jours au lendemain de sa prise de fonction le 04 novembre 1970, le dirigeant socialiste Salvador Allende fut l’objet d’une attaque en règle de la part du président étasunien Richard Nixon (1913-1994) «nous ne devons pas laisser l’Amérique Latine penser qu’elle peut emprunter ce chemin sans en subir les conséquences» a-t-il déclaré prémonitoire(2) . Il semble que les transformations profondes de la société chilienne et son ralliement à la gauche ont écrasé le rêve impérialiste des américains. La réforme fiscale, la renationalisation des mines de cuivre, la mise en œuvre des quarante mesures du célèbre gouvernement populaire pour en finir avec les monopoles extérieurs, la réalisation de la réforme agraire, le contrôle du commerce d’exportation et d’importation, la nationalisation du crédit furent tant de chantiers prometteurs, sujets de tant de discordes et de polémiques au sein de la société chilienne et par ricochet aux yeux de l’Oncle Sam. La droite (démocratie chrétienne) battue à plate couture par les socialistes aux élections présidentielles a violemment réagi en juillet 1971 face à la renationalisation des mines de cuivre par l’organisation des manifestations et surtout en recourant aux grèves de «casseroles vides» (cacerolas vacias) puis à la grève des camionneurs en octobre 1972. Entre-temps, les manœuvres de déstabilisation du pays s’intensifient, les États Unis profitent l’occasion de la fragilité de la coalition de gauche, à l’appui du président Allende et orchestrent ses complots, la presse, les partis d’opposition à la solde du bloc de l’ouest et la bourgeoisie citadine se serrent les coudes pour torpiller l’ambitieux projet d’Allende. L’axe central des relations internationales à l’époque basé sur «la logique de la terreur réciproque» fait que les soviétiques soutiennent les démocraties communistes (principalement l’Europe de l’Est, et l’Amérique Latine, une partie du Monde arabe) et les États Unis appuient les dictatures libérales (Corée du sud, une partie du Monde arabe).

La guerre froide (1945-1990) fut le moment opportun d’un tel jeu d’équilibristes. La victoire du parti d’Allende (unité populaire) aux élections législatives de mars 1973 a été l’étincelle d’une grande fronde sociale qui a mené au soulèvement des militaires, le fameux «tanquetazo» de juin 1973, la succession des événements a, conjonctures d’instabilité aidant, renforcé les incertitudes de la rue et en août de la même année, la démocratie chrétienne a dénoncé la nature anticonstitutionnelle de l’U.P. Néanmoins, la floraison de la génération du boom dans le domaine culturel et littéraire au beau milieu des années 60 et 70 a répandu les valeurs communistes dans le monde. L’homogénéité des idéaux libérateurs de cette partie sensible aux influences des «yankees» a déjoué le double langage occidental qui, d’une part, brise la volonté des peuples du tiers-monde et d’autre part, feint de consolider les processus démocratiques et l’aspiration des masses à la liberté. Hélas, le rêve de Simone Bolivar (1783-1830) en une Amérique Latine unifiée a été jeté aux orties et les 1000 jours de l’union populaire au gouvernement ont rapidement été dilapidés. A une Amérique Latine déchirée par les guérillas, «Pinochet» le nouveau caudillo acquis aux visées impérialistes a affermi son pouvoir autoritaire sous les couleurs du néolibéralisme. L’Argentine lui emboîte le pas en 1976 après l’écrasement définitif du «péronisme» et l’accaparement de la junte militaire des leviers du pouvoir (3). La tragédie chilienne ressemble à s’y méprendre aux expériences égyptienne d’aujourd’hui et celle de l’Algérie des années 90.

Héla, la démocratie reste le Graal des masses dans les sous-développés et le dernier des soucis de leurs élites. Mais pourquoi ce souvenir du coup d’État chilien est si important à l’heure actuelle? La réponse n’en fait aucun doute. D’abord, sur le fond, cela illustre l’incompatibilité d’un modèle démocratique, économique , social ou politique, aussi performant fût-il, imposé de l’extérieur à un pays souverain. De plus, il donne une image claire quoique restreinte sur ce travail de sape et de «démolition sociale», institutionnelle et constitutionnelle mené à l’aveuglette par des régimes autoritaires, coupés de leurs peuples, à la merci des oligarchies financières internationales et faisant de la répression, des pronunciamientos, et des coups de force une ligne cardinale de conduite sous l’œil complaisant et distrait des occidentaux. Au final, cet exemple met le doigt sur l’engrenage conceptuel des acharnés de «la realpolitika» grisés par la stratégie de «deux poids deux mesures». Quoique le temps passe, la ritournelle occidentale reste la même. Aujourd’hui, l’Occident est prêt à aller en Syrie en libérateur, redresseur des torts et batailleur comme il l’aurait déjà fait avec l’Irak de Saddam et l’Afghanistan des Talibans sous le fallacieux prétexte de possession d’armes de destruction massive pour le premier et de lutte antiterroriste pour les seconds quoiqu’une petite brèche de lumière ait apparue (contrôle international du stock d’armes chimique accepté par la partie syrienne). Hier, l’Amérique Latine a subi, elle aussi, dans sa chair les contrecoups de ces politiques hégémoniques, interventionnistes et manipulatrices des puissants de ce monde (Venezuela, Nicaragua, Bolivie, Honduras, Paraguay, Équateur, Haïti, Panama…etc). Selon l’historien Juan Jesus Aznarez, la raison principale de la destitution de Allende est que ce dernier n’ait pas pris compte de la température de la guerre froide qui était en sa défaveur(4). Néanmoins, la différence fondamentale qu’il y a entre l’espace arabo-musulman à titre d’exemple et l’Amérique Latine, c’est immanquablement la variable de la religion et ses influences sur le contexte géostratégique global. L’homogénéité idéologique de l’ensemble latino-américain et sa concurrence/résistance stratégique et séculaire contre le géant du nord (U.S.A) n’a toutefois en parallèle qu’une homogénéité religieuse (islam), du reste fragmentée ces dernières années en (chiites, sunnites, fondamentalistes, salafistes) et une quasi soumission au diktat de l’occident de la plupart des contrées arabo-musulmanes! Terrifiant! Il est fort regrettable de constater que dans les troubles révolutionnaires et contre-révolutionnaire subséquents au printemps des peuples et tout particulièrement en ce qui concerne le dossier syrien, presque aucun pays de la région moyen-orientale n’est en cohérence avec lui-même dans le jeu des alliances, manigances et desalliances régionales, les saoudiens juchés sur leurs pétrodollars suivis de la plupart des pays du Golfe ont soutenu la destitution de l’ex-président égyptien Morsi par l’Establishment en début du juillet dernier et défendu paradoxalement l’option d’une intervention occidentale (américaine et française principalement) dans le conflit syrien, le Qatar a, quant à lui, pris fait et cause en faveur des frères musulmans en Égypte et s’est fortement engagé dans une perspective d’immixtion occidentale directe dans les affaires de la Syrie, la Turquie viscéralement anti-Assad, l’est tout autant anti-Sissi, l’Irak redevenu chiite est l’allié stratégique d’Al-Assad et du Hezbollah tandis qu’il est sous influence américaine, Bahrein réprimant les chiites pendant plus de deux ans, condamne sur un ton pamphlétaire la guerre en Syrie! Entre émirats, royaumes, monarchies et États fragilisés, cet ensemble stratégique sombre dans la désunion. A vrai dire, l’écho des attentats du 11 septembre se fait encore sentir dans l’architecture institutionnelle mondiale. Il s’avère en fin de compte que le droit international est trop faible dans la mesure où il est dans l’incapacité de suppléer l’absence d’une puissance super ou hyperétatique (U.S.A) et de gérer l’autonomie et la force des États modernes qui, à la longue, pourraient nuire à l’ordre du monde. Ce qui crée d’interminables imbroglios politiques, des blocages institutionnels et des transgressions.

Le système unipolaire ne saurait façonner ou instituer un ordre mondial consensuel qui impose un choix unanime à tous les pays de la planète. L’exemple chilien d’avant 40 ans et en plein conflit international est très illustratif à cet égard. De plus, le recours fréquent durant ces dernières années à l’usage de la force pour la résolution des conflits de large/basse intensité et les guerres dissymétrique/asymétriques menées hors du cadre de la légalité internationale prouvent amplement la déliquescence avancée de l’O.N.U, «ce machin» comme l’appelle le général de Gaulle (1890-1970). La démocratie nait de façon concerté et spontanée et non par de la force extérieure connectivisée aux réseaux des multinationales et les oligarchies financières internationales dont l’unique objectif est le bradage des richesses des peuples et la mise en esclavage de ces derniers. La multipolarité/ polypolarité serait, à mon sens, une exigence pour assurer un rapport de forces équitable et faire face à cette «diplomatie de connivence» pour reprendre l’illustre expression de Bertrand Badie qui fait que les intérêts des pays tiers-mondistes se gèrent entre puissances interposées.

 

Notes:

(1) Voir Camila Vallejo, les étudiants dépoussièrent une icône, le Monde Diplomatique, Septembre 2013
(2) Idem
(3)Jean Pierre Minaudier, les dictatures de «droite» dans l’entre-deux guerres, lycée la Bruyère, Versailles, 17 octobre 2004, in http://www.minaudier.com/documents/relations-internationales/international-05-fascismes.pdf
(4) Juan Jesus Aznarez, Salvador Allende no midio la transendencia de la guerra fria, El Pais, 10 septembre 2013
Kamal Guerroua, universitaire


Nombre de lectures: 230 Views
Embed This