DzActiviste.info Publié le ven 4 Jan 2013

Sortirons-nous enfin du long et sombre tunnel dans lequel nous sommes entrés en 1962?

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Adel HERIK

Dans un peu plus d’une année à peine, le peuple algérien sera de nouveau appelé à prendre ses responsabilités devant l’Histoire. Reconduira-t-il à la tête de l’État un Président fantôme qui arrive à peine à se traîner du lit au fauteuil et du fauteuil au lit, qui l’ignore superbement et ne sait absolument rien de la misérable vie que mènent les Algériens et les Algériennes? Pire encore, confiera-t-il la présidence à l’«héritier du Trône» de la nouvelle dynastie «bouteflikide», petit frère «ultra-qâfez» du premier nommé? Ou bien alors adoubera-t-il sans la moindre hésitation le candidat-outsider du moment, sorti du chapeau des magiciens de l’ANP-DRS?

Les Algériens et les Algériennes confirmeront-ils définitivement leur penchant malsain pour le masochisme qui s’est développé depuis 50 ans, à l’ombre d’un pouvoir tenu par des individus dont la personnalité est dominée par des tendances franchement sadiques ? Continueront-ils indéfiniment à faire le dos rond et à se désintéresser du sort de leur pays qui sombre chaque jour un peu plus, ruiné par la médiocre gouvernance d’une classe dirigeante médiocre, arrogante et corrompue?

Sortirons-nous enfin du long et sombre tunnel dans lequel nous sommes entrés en 1962? Tournerons-nous enfin définitivement la page de la colonisation? Saurons-nous enfin trouver notre voie vers la démocratie, la justice et la prospérité? Plus que tous les habitants des autres pays anciennement colonisés, les hommes et les femmes d’Algérie ont eu à subir un système colonial particulièrement brutal, injuste et odieux. Ils n’ont jamais accepté, cependant, ce système. Toujours, l’Algérien – qu’il fût arabe, kabyle, chaoui, mozabite ou targui – a su reconnaître d’emblée l’Algérien et le différencier de l’occupant étranger. Albert Camus, bien que né en Algérie et ayant sincèrement aimé la terre algérienne, ne fut jamais considéré comme un Algérien. Il fut et il resta jusqu’à sa mort un Français, un gaouri, un roumi de passage. En revanche Kateb, Mameri, Dib, Feraoun ou Haddad, bien qu’écrivant en français furent toujours des Algériens. La communauté juive, présente en Algérie depuis la nuit des temps, qui a toujours été algérienne – aurait-elle pu se maintenir dans le pays pendant si longtemps si elle avait été considérée comme une intruse? – a elle aussi été définitivement rejetée dans le camp de l’occupant à partir du moment où elle a trahi le sel qu’elle avait partagé avec la communauté musulmane, adoptant le mode de vie du gaouri-occupant, ses prénoms et sa langue. Oui l’Algérien reconnaît l’Algérien, malgré la différence de langue ou de religion et cela depuis longtemps.

Nous avons souvent tendance à oublier que l’Algérie est un pays immense par la superficie et qu’il étouffe littéralement dans l’habit étriqué que lui ont confectionné des dirigeants à la vision particulièrement étroite, des dirigeants qui ont toujours vu trop petit et sous estimé le peuple algérien et sa capacité à relever les défis, pourvu qu’on s’adressât à lui dans un langage qu’il comprend, de manière honnête et sincère, sans filouterie, ni arrière-pensées. Ce grand pays, dont les atouts sont tellement nombreux, est aujourd’hui à la traîne et il accumule les échecs. Le peuple algérien est doublement malheureux : il souffre dans sa chair sous le poids des difficultés de la vie quotidienne et il souffre dans son cœur car il se sent trahi et humilié par ses dirigeants.

Comme tous les peuples des pays sous-développés, le peuple algérien est aujourd’hui sommé de choisir : relever les défis du monde moderne ou mourir. Maîtriser les sciences et les techniques et s’affranchir de la dépendance dans tous les domaines ou sombrer définitivement dans la misère, la pauvreté, l’ignorance, la violence et l’insécurité. Comme tous les peuples du monde musulman, le peuple algérien est aujourd’hui soumis à une tension extraordinaire, tension qui a commencé avec l’occupation coloniale et qui persiste encore, malgré la libération du pays, au prix de très lourds sacrifices. Cette tension était inévitable et tous les peuples de la planète que l’Europe industrialisée et conquérante est venue réveiller de leur sommeil ont eu à la subir et à l’évacuer, d’une manière ou d’une autre, avant de retrouver leur place en tant qu’acteurs dans l’Histoire du monde et non pas comme simples figurants. Le Japon, la Chine et l’Inde – qui constituaient les plus importantes aires de civilisation en Extrême-Orient avant l’avènement de l’ère industrielle moderne – ont réussi leur examen de passage et se placent aujourd’hui en sérieux rivaux face au puissant couple euro-américain issu, lui, de l’aire de civilisation judéo-chrétienne, héritière de la Grèce et de Rome.

Quant aux dépositaires de la brillante civilisation qui a, par le passé, illuminé le monde à partir de Damas, Bagdad ou encore Cordoue et Grenade, pour ne citer que quelques grandes métropoles, ils n’ont pas encore trouvé leurs marques, s’arc-boutant farouchement sous les coups de boutoir de l’Occident dominateur et refusant de renoncer à leur identité, se tournant avec nostalgie et espoir vers leur passé glorieux. Partagées entre des «modernistes», décidés à prendre l’époque à bras-le-corps, quitte à jeter par-dessus bord tout l’héritage de la Tradition islamique, et des «islamistes» qui ne veulent pas entendre parler de modernité, arguant que tout ce dont les musulmans ont besoin pour retrouver leur grandeur d’antan se trouve dans le Coran et la Sunna, les élites des pays musulmans sont aujourd’hui et plus que par le passé profondément divisées. En Algérie, comme au Maroc, en Tunisie ou en Égypte, après avoir eu les faveurs de la population depuis le début des années 50, les tenants du courant moderniste ont lamentablement dilapidé le capital symbolique qu’ils avaient réussi à constituer grâce à leur audace et leur dynamisme, transformant en quelques décennies les pays qu’ils ont tenus d’une main de fer en terres de désolation où la jeunesse a le choix entre le maquis terroriste, le suicide, l’immolation ou la harga. Reprenant du poil de la bête et revenant en force sur la scène, les tenants du courant conservateur attaché à Tradition islamique, désigné depuis les années 80 par le terme équivoque d’«islamisme», se trouvent aujourd’hui dans plusieurs pays propulsés aux commandes de l’État par la volonté populaire. Seront-ils à la hauteur de la situation? Sauront-ils rassembler les forces et canaliser les énergies afin de gagner les seules véritables batailles qui comptent dans le monde impitoyable du 21ème siècle, celles de la suffisance alimentaire, de la santé et de l’éducation pour tous, de la liberté d’expression, de la Justice indépendante du pouvoir? Ou bien referont-ils les mêmes erreurs que leurs prédécesseurs «modernistes», pratiquant l’autoritarisme stupide et aveugle, l’exclusion, la démagogie et la fuite en avant? Parviendront-ils à dépasser le débat stérile sur le hidjâb, la lapidation de la femme adultère et autres châtiments corporels que personne n’a jamais vus appliqués dans notre région depuis des siècles? Sauront-ils enfin puiser ce qu’il y a de meilleur dans le patrimoine intellectuel islamique afin de redonner le goût de vivre, de travailler et de créer, tout en étant parfaitement à l’aise dans leur identité islamique, à des populations totalement déboussolées par des décennies de manipulation et de mensonge? L’avenir nous le dira.

L’humanité est aujourd’hui à la croisée des chemins. Le système politico-économique capitaliste qui a permis à l’Europe et l’Amérique de dominer le monde depuis 200 ans au moins a montré ses limites. L’alternative développée par les marxistes, connue sous le nom de socialisme scientifique, après avoir réalisé un départ fulgurant en Russie sous Lénine et Staline, a elle aussi fini par s’effondrer, démontrant clairement que sans respect des libertés individuelles, aucune société ne peut prospérer aujourd’hui sur le long terme. C’est la liberté de l’individu qui est à la base de la créativité qui a permis à l’Europe et l’Amérique de développer en deux siècles des technologies jamais imaginées par les plus brillants savants du Moyen-âge. Est-ce un bien ou un mal? Sans progrès technique et développement industriel, comment nourrir 7 milliards d’êtres humains? Mais si le prix à payer est la destruction de la planète et la transformation de tous ses habitants en autant de robots producteurs-consommateurs effrénés, où est le progrès? Difficile équation dont les doctrinaires du courant «islamiste» prétendent détenir la solution. Au Maroc, en Tunisie et en Égypte, la tendance modérée issue de l’association des Frères Musulmans, fondée dans les années 40 en Égypte par Hassan-al-Banna’, se trouve aujourd’hui aux commandes et les populations attendent des solutions. «La preuve du pudding, c’est qu’on le mange», dit le proverbe anglais. Souhaitons leur bon courage et bonne chance et espérons pour eux et pour nous que la raison et le pragmatisme finiront par l’emporter sur la démagogie et l’illusionnisme.

Et souhaitons au peuple algérien qu’il se réveille enfin de son long sommeil qui n’a que trop duré pour retrouver son fameux «nif», chasser les usurpateurs et se retrousser les manches afin de redonner vie à la Mitidja, au Sersou et au bassin du Chéliff, donner un idéal et une raison de vivre et d’espérer à sa jeunesse, en laissant enfin de côté le pétrole et en faisant travailler ses neurones et en produisant des idées capables de remettre en marche la roue de l’Histoire, ces idées si chères à un certain Malek Bennabi que peu de gens parmi l’élite «moderniste» – victime, hélas, de tant d’illusions – ont écouté en son temps.


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