DzActiviste.info Publié le lun 21 Oct 2013

Soutien aux "Saad Bouakba" et autres blogueurs comme Aloui: CHRONIQUES ET BLOGS : Ces « points d’ordre » qui font désordre dans la maison du pouvoir

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Publié le dimanche 20 octobre 2013 17:38 
Écrit par Hassan Talbi

Quand un jeune blogueur est expédié en prison par le juge pour une banale histoire de photomontages et de caricatures du chef de l’Etat et du Premier ministre mises sur la toile, quand un chroniqueur est vertement rappelé à l’ordre par le ministère de la Défense, une seule question nous vient à l’esprit : la sérénité commencerait-t-elle à manquer en haut lieu ?  La question mérite d’être posée. Elle découle de ces deux faits, intervenus cette dernière semaine, coup sur coup, et à quelques jours d’intervalle.  Alors que le blogueur venait d’être emprisonné dans un silence de cimetière, le ministère de la Défense, se faisant porte-parole de la grande muette
,  a cru opportun de destiner un avertissement assorti de menaces de poursuites judiciaires, non pas au seul chroniqueur mis en cause,  mais à « certaines plumes » qu’il accuse de se livrer « ces derniers temps », à « un acharnement clair et une attaque manifeste contre l’institution militaire, assortis de diffamation et de provocation à l’encontre des cadres de l’ANP, d’une manière étrangère à la déontologie du métier de journaliste ». Acharnement, attaque, diffamation, provocation. Rien que cela.Le jeune blogueur ? Un illustre inconnu de 24 ans, dont personne n’entendait parler avant son arrestation rendue publique par son avocat, et dont les caricatures, les photomontages et les tweets étaient pourtant loin de faire le buzz sur la toile. Cela ne l’a pas empêché de subir les foudres de la justice  dont on connait le degré d’indépendance du pouvoir politique. Quant au chroniqueur, il est parmi les plus connus de la place et cela fait si longtemps que son style caustique fait partie du paysage médiatique qu’il ne devrait ni surprendre ni même indisposer ceux qu’il égratigne chaque jour dans son espace intitulé « point d’ordre ». Qui plus est, la chronique incriminée ne comporte absolument rien de plus attentatoire à l’institution militaire que les faits qui l’ont inspiré eux-mêmes. Le général à la retraite, Khaled Nezzar, n’en pense pas moins, lui qui a tenu à appeler le chroniqueur au téléphone pour l’assurer que son article n’a « rien d’incorrect ». 
Mais c’est cette précision du moment exact auquel interviennent ces supposés dépassements par le recours à l’expression « ces derniers temps » qui est intéressante à relever. Car elle établit déjà un lien manifeste entre les commentaires de la presse qui n’agréent apparemment pas la nouvelle hiérarchie militaire, d’une part, et l’objet même de ces commentaires, soit les nominations et les transferts de missions au sein de différentes structures de l’Armée,  seuls événements majeurs intervenus … « ces derniers temps », d’autre part.  Mais pas seulement. Cette réaction, pour le moins démesurée, exprime aussi un malaise, non moins manifeste, si elle ne trahit pas tout simplement des signes d’affolement.
Sinon, comment donc pourrait-on expliquer que le ministère de la Défense ait jugé nécessaire de répondre à une simple chronique par un communiqué officiel en usant de mots aussi durs, de menaces et d’un  ton aussi ferme ? Une certitude : le « point d’ordre » de Bouakba n’aurait pas provoqué un tel « rappel à l’ordre », encore moins une telle ruée dans les brancards s’il n’avait pas d’abord… . « Fait désordre » dans la maison. Et quand un simple point d’ordre suffit à faire désordre dans la maison, on peut en conclure que la sérénité dans la maison était déjà dans une sorte d’équilibre instable. Chose que pourrait corroborer l’avis déclaré de Khaled Nezzar si l’on considère qu’il est représentatif, peu ou prou, de l’état d’esprit du moment au sein de l’institution militaire qu’il connaît bien pour l’avoir longtemps dirigée et y avoir fait toute une carrière. Il est vrai qu’un chef d’Etat major et vice-ministre de la Défense n’est pas fait pour rendre compte au chef de l’Etat du déroulement de funérailles, fussent-elles celles du général Giap. Pareil compte rendu n’est ni dans les « missions constitutionnelles » de l’ANP ni dans ses « activités professionnelles ». En sacrifiant à un tel exercice, Gaïd salah a peut-être franchi le Rubicon, achevant de montrer que l’institution militaire est « rentrée dans les rangs » des autres institutions : comme elles, elle n’obéirait pas, désormais, à l’institution présidentielle, mais à l’homme supposé l’incarner, mais qui l’incarne si mal, un homme malade autant de sa santé que de son bilan, disqualifiés, à la fois, par son incapacité à gouverner et ses desseins qui, de l’avis de nombreux cadres, ne servent pas l’intérêt national.      
Passons sur la santé, le bilan et l’incapacité à gouverner. Restons sur les seuls desseins, à demi-avoués. Là aussi, il y a pour le pouvoir des raisons de s’affoler.
 On ne sait pas avec certitude si le report de la présidentielle de 2014 à 2016 a été ou non envisagé sérieusement par Bouteflika pour prolonger son règne sans avoir à solliciter un quatrième mandat. Et parce qu’on ne nous en a strictement rien dit, on n’en sait pas plus sur la teneur précise des amendements constitutionnels projetés. En revanche, l’on soupçonne, ça et là, que la révision de la Constitutitution annoncée par le chef de l’Etat n’a d’autre objectif qu’une prolongation de son règne ou, à défaut,  l’institution de nouvelles modalités de transfert du pouvoir qui lui permettraient, si le besoin s’en ressentait, de léguer celui-ci de manière privative et discrétionnaire à un successeur de son choix. Au petit frère, peut-être, si l’on en croit les mauvaises langues. Le choix opéré, il faudra bien, après coup, le faire avaliser par le peuple, en le soumettant au suffrage universel. Ce qui, en Algérie, se résume à une formalité, voire un jeu d’enfant.  Maintenant plus que jamais, puisque le DRS est désormais neutralisé. Ou apprivoisé, dès lors que ses missions politiques, forcément clandestines, puisque  non constitutionnelles, sont dévolues à l’Etat major de l’Armée qui, lui-même, est coiffé par le fidèle Gaïd Salah.
Mais  « ces derniers temps », comme dirait l’autre, l’hypothèse d’un report de l’élection présidentielle semble écartée. Et pour cause, la couleuvre était trop grosse même si, certes, beaucoup étaient prêts à l’avaler toute crue, sans broncher. Trop grosse, la couleuvre, car même à supposer que le septennat était institué en lieu et place du quinquennat, le mandat présidentiel en cours prendrait bel et bien fin en avril 2014, sa durée légale ayant été déjà définie par la constitution actuellement en vigueur. Il est vrai que Bouteflika n’est pas homme à s’encombrer de petits soucis juridiques ou éthiques, mais il tient toutefois -il tient surtout-  à rendre vendables ses « réformes » à un Occident dont il sait qu’il a appris, le Printemps arabe aidant, à être un peu plus regardant sur…les formes. Même « l’ami » Hollande l’a souligné lors de sa visite à Alger.  « Il faut que les peuples puissent vivre en démocratie», avait-il déclaré dans une tentative d’explication de la position de la France vis-à-vis des révoltes qui secouent depuis fin 2010 les pays du Maghreb et du Moyen Orient. Et d’ajouter, après un temps d’arrêt observé à bon escient : « …partout ».  Mais ne nous faisons pas d’illusion à ce propos : pour Paris comme pour Washington, le fond des réformes, c’est-à-dire leur contenu politique vrai, importe peu. Une illusion de changement suffirait amplement à les satisfaire pour peu qu’elle soit mise dans un « emballage démocratique » et qu’au bout, les contrats juteux soient au rendez-vous. 
Si donc une prolongation du mandat présidentiel actuel était à l’ordre du jour sur l’agenda du pouvoir, les raisons d’abandonner une telle piste ne manqueraient pas.  Et quand on sait que le projet de révision constitutionnelle lui-même, parce qu’intervenant en fin de mandat, et aussi parce qu’ayant des desseins monarchistes, n’emporte pas l’adhésion de beaucoup de monde en dehors des habitués de la cour et qu’il suscite tantôt malaise contenu, tantôt rejet franc et déclaré, y compris chez des acteurs connus pour leur soutien à Bouteflika, on en conclut que la marge de manœuvre se rétrécit. Cela aussi peut faire désordre dans la maison. Mais le désordre ne fait que commencer…


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