DzActiviste.info Publié le lun 7 Mai 2012

Table rase révolutionnaire vs. tradition parlementaire ?

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À quelques jours des élections législatives que va connaître le pays le 10 mai 2012, Boudjemaa Ghachir, président de la Ligue algérienne des droits de l’homme accordait un entretien au quotidien arabophone al-Khabar. Il y expliquait aux termes de la constitution de 1996 (modifiée en 2008), quelles seraient les attributions de la nouvelle assemblée, rappelant en particulier qu’elle n’aurait pas le pouvoir de proposer une nouvelle constitution, ou même de modifier la constitution existante. Par ailleurs le premier ministre, choisi par le seul président de la république, ne dépend pas de la majorité parlementaire.

Dans le contexte actuel des « printemps arabes », contexte où l’Algérie connaîtra d’une façon ou d’une autre des changements en réponse – ou en écho – à ce qui se déroule dans les pays voisins, nul ne sait ce qui se produira le 10 mai : si les élections seront libres ; si elles conduiront à un réel changement d’orientation gouvernementale. J’ai lu cet entretien avec des sentiments partagés.

L’analyse – me semblait-il – éclairait de façon intéressante les enjeux du scrutin à venir, canalisait les fantasmes d’une victoire islamiste en rappelant que même des élections parfaitement libres ne peuvent avoir qu’un impact légalement – ou pour mieux dire, techniquement – limité sur la gouvernance du pays. Mais une autre partie de moi lisait ce texte comme une réflexion très sérieusement menée au sujet d’un théâtre de marionnettes, un raisonnement à vide alors même que tout se joue ailleurs, bien loin des isoloirs, et plus loin de l’assemblée : dans la rue, dans l’armée, peut-être même dans le bureau du président.

Et tout en m’interrogeant ainsi sur la pratique parlementaire dans l’histoire algérienne contemporaine et sur son rapport effectif avec la vie politique du pays, j’en suis revenue à ma lecture du moment : les débats parlementaires de 1962.

Avec 1962, nous sommes au point zéro de l’histoire d’un pays (ou pour citer Ben Bella, à sa renaissance), à la naissance d’une pratique parlementaire qui malgré les ruptures s’est poursuivie jusqu’au présent. Néanmoins certains des questionnements que posent les débats de 1962 sont similaires à ceux du présent : y a-t-il un intérêt à observer cette scène politique alors même que c’est ailleurs que s’exerce le pouvoir ? Ce théâtre d’ombres a-t-il quelque chose à nous dire ?

Mais aujourd’hui c’est autre chose qui retient mon attention. C’est encore une fois la question de la (dis)continuité entre pré- et post- 1962, posée cette fois non pas par l’historienne, mais par les acteurs eux-mêmes dans les mots qu’ils emploient lorsqu’ils s’avancent sur une scène nouvelle. Une scène qu’à défaut de considérer pleinement comme un lieu de pouvoir, ils jugent toutefois suffisamment symbolique pour accepter leur rôle et choisir de jouer le jeu. Le caractère fascinant de cette source, c’est que malgré les limites d’une assemblée guère représentative de la population, il s’y déploie quelque chose du moment mythique de 1962.

« Algérie année zéro »

Je l’ai dit dans mon dernier billet, au cours de la troisième séance de l’assemblée, le gouvernement proposé par Ahmed Ben Bella devait être validé par une assemblée qui fonctionnait toujours sans règlement intérieur. L’urgence de donner un gouvernement au pays était passée avant la nécessité de se mettre d’accord sur la façon de faire.

Mais alors me direz-vous, comment s’organisaient les discussions entre 196 députés élus ? Et bien, selon l’expression d’un ami historien, comme une AG d’étudiants en grève : sur la base d’un savoir-faire accumulé de la façon dont les discussions devraient être gouvernées, avec un temps fou consacré à discuter l’adéquation de la procédure choisie, et de longues dénonciations du temps ainsi perdu à discuter la façon même de discuter. Rien de passionnant en apparence dans ces différents niveau de paroles, sinon qu’à chaque incident, à chaque attaque contre le président de l’assemblée, à chaque contestation du déroulement des débats, les acteurs analysaient ce qu’ils étaient en train de faire, et évoquaient de fait l’importance du moment qu’ils étaient en train de vivre.

Ainsi Areski Bouzida décrivait la situation présente de l’assemblée : « Nous repartons à zéro. Absolument à zéro ! » Et d’insister sur le caractère historique du moment :

Notre Assemblée a un rôle immense à jouer pour de multiples raisons. D’abord, parce que, historiquement, elle sera la première, après tant de décades de colonisation. Ensuite, et surtout, parce qu’elle est créée au moment où des tâches immenses attendent notre pays.[1]

« Il est tout à fait conforme à la tradition »

Au fil de ces discussions apparaît un autre type de discours, beaucoup plus surprenant : « Il est de tradition, lorsque le Président du Conseil a terminé son intervention, que le débat s’instaure » expliquait ainsi le nouveau président de l’Assemblée, Ferhat Abbas, pour éclairer le déroulement de la discussion.

On sursaute à cette lecture ! Il y aurait donc derrière cette première assemblée, sous la table rase de 1962, pendant l’année zéro, une tradition ? Non seulement un savoir-faire, mais une pratique acquise et ainsi transmise comme étant bonne. Un peu plus tard dans la même journée, Abderahmane Farès jugeait lui aussi une procédure « tout à fait conforme à la tradition » ! Mais alors quelle tradition ? Quelle continuité peut ainsi être revendiquée, légitimante au cœur du moment révolutionnaire ?

Bien sûr Ferhat Abbas avait été député à la seconde assemblée nationale française en 1946 : il faisait alors partie de la première vague d’élus nationalistes siégeant au palais Bourbon. Il fut également élu pendant de nombreuses années dans des assemblées locales puis à l’Assemblée algérienne. Quant à Abderahmane Farès, il avait été président en 1953 d’une Assemblée algérienne toujours mal élue du fait du trucage massif des élections par l’administration coloniale et dont les débats avaient lieu dans la même enceinte que ceux de 1962. Autrement dit, la tradition légitimante est celle de la pratique acquise durant la période coloniale, y compris dans l’Assemblée algérienne qui symbolisait le mieux l’oppression coloniale.

Certains députés étaient d’ailleurs troublés par cette continuité de lieu. C’est encore Areski Bouzida qui l’explicita :

 Nous siégeons, dans ce but, dans une enceinte qui, naguère a abrité une assemblée de sinistre mémoire : « l’assemblée Algérienne ». C’était une assemblée de “béni-oui-oui” ; aujourd’hui il n’y en a plus. C’était une Chambre d’enregistrement ; aujourd’hui il n’y en a plus. Plus exactement, il y en a une mais qui enregistre la volonté du peuple et nous prétendons le représenter, nous prétendons parler en son nom.

Et Hocine Aït-Ahmed, s’agaçant contre un Ferhat Abbas désormais allié de Ben Bella (dans une alliance dont on ne dira jamais assez à quel point elle est contre-nature), de s’exclamer pour marquer la rupture : « Cette Assemblée n’est pas plus l’assemblée Algérienne ; elle est l’assemblée Nationale Constituante. » Il insiste sur ce lien entre le passé et le présent en attaquant le président de l’Assemblée, Ferhat Abbas:

Je comptais, tout le monde comptait beaucoup, sur votre sagesse pour qu’en l’absence de règlement vous soyez le premier à instaurer la liberté d’expression ; je dis le premier parce que vous avez souffert, vous, dans cette enceinte, de pareilles pratiques. C’est ce qui m’amène à dire que l’injustice est ambivalente, que ceux qui la subissent peuvent tout aussi bien être justes qu’injustes.

 ***

C’est donc sur la base cette pratique acquise au fil des années par les députés les plus anciens que le débat est possible. Pour moi qui ai beaucoup travaillé sur les débat parlementaires français des années 1940 et 1950, la lecture est étrangement familière (familiarité qui se loge jusque dans la typographie du Journal officiel), même si quelques mots nouveaux apparaissent : aux interpellations classiques (Monsieur le Président, Monsieur le Président du conseil) s’ajoute l’appellation toute éfélénienne de « Frère » (et même de « Sœur »).

Ce qui joue, c’est une zone de compromis, de négociation, comprenant ce qu’il reste des pratiques parlementaires acquises avant la guerre d’indépendance, au cœur du régime colonial, additionné des valeurs et des références nouvelles acquises au sein du FLN, durant la guerre.

Et la théorie de la représentation parlementaire, porteuse de la souveraineté nationale, se complexifia subitement lorsque le député Areski Bouzida, qui décidément n’hésitait pas à dire les choses, indiqua :

Nous sommes ici en Assemblée étatique, mais aussi en Assemblée de militants. Tous ici, nous sommes venus du Front de Libération nationale, et nous entendons nous exprimer librement.

Ce faisant il posait tout haut une question de fond sur la nature même de l’assemblée, en même temps que du régime, sur la place du FLN et sur la liberté d’expression. Questions qui, dans ce débat, resteraient sans réponse.

 

 


[1] Les citations de ce billet sont tirées du Journal officiel de la République algérienne, série des débats, 1er octobre 1962, séance du 28 septembre 1962.


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