DzActiviste.info Publié le jeu 4 Avr 2013

Traduction en français de Youm el Djemaa

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Patio d’une vieille demeure de la Casbah d’Alger

  

Notre parler maghrébin a été dévasté. Il est devenu un atroce sabir, un galimatias, du charabia, fait d’ordures hétéroclites, que nous avons ramassé sur nos chemins d’errance.

Dans l’entendement général, notre parler n’est même pas une langue vernaculaire, à peine de la khalota, malaxée dans un fait-tout sous-culturel, où se mêlent des idiomes de berbère, de français, et d’arabe. Où on dit blafou, pour plafond, el kardache pour cardage, zalamite pour allumettes, zoufri pour ouvriers, et autres barbarismes aussi cocasses les uns que les autres. S’ils n’étaient pitoyables.
Pourtant, si les gens pouvaient chercher, un tout petit peu, dans leur mémoire enfouie, farfouiller dans les greniers de leur identité perdue, ils seraient étonnés de découvrir que leurs pères parlaient une langue d’une très grande pureté, d’une richesse inimaginable pour qui ne n’en connait pas les méandres et les vallées secrètes. Une langue d’une beauté époustouflante, douce et ronde, touffue et pétillante à la fois, qui sait si bien chanter comme elle peut tonner, qui sait si bien évoquer l’amour, la fierté et le panache, où l’abstrait et le subtil sont presque des lieux communs.
J’aime à dire, à ceux que je surprends, par de telles affirmations, qui peuvent sembler tirées par les cheveux, qu’ils ont, à leur disposition, juste là, à portée de main, des trésors inestimables, de magnifiques poèmes du terroir, merveilleusement interprétés par d’immenses artistes, à l’instar de El Anka, El Ghafour, Guerouabi et tant d’autres, et qu’ils ont toujours écouté, sans les comprendre, sans en saisir les mots, les nuances et les subtilités.
Ces textes sublimes, de poètes immenses, sont déclamés dans notre vraie langue, celle qui n’est plus, qui a été éradiquée, remplacée par les hoquets gutturaux et revêches qui ont cours aujourd’hui. 
Ces chansons, ultimes vestiges d’un passé assassiné, sont l’expression du parler de nos pères. Ecoutez bien les paroles de Ya welfi Meriem, de Youm el Djemaa, de tant et tant de merveilleux poèmes, composés il y a fort longtemps, et même de kcidates plus récentes, comme soubhan Allah ya ltf. C’est ainsi que parlaient les anciens algériens. Je vous l’affirme.
Voici la traduction, en français, de Youm el djemaa, du poète Mbarek Essoussi, reprise par de nombreux interprètes maghrébins. J’aurais tant voulu remercier le traducteur qui a su, avec un tel brio, et une telle fidélité, rendre en français, ce poème maghrébin, et qui a su, avec une délicatesse infinie, préserver le sens profond des paroles. 
J’ose espérer que nous ne laisserons pas mourir cette langue de nos ancêtres.
DB
Paroles traduites en français: 

YOUM EL DJEMAA

Vendredi, les gazelles font leur apparition
Auteur: Embârek Essoussi

Vendredi, les gazelles font leur apparition derrière leur voilette serrée; leurs regards me transpercent, elles m’accablent, ravissent mon âme et me plongent dans l’égarement; puis, se détournant, elles me laissent apaiser les brûlures de mes plaies.
Que l’on vienne en aide à l’amoureux qui, comme moi, est écharpé sans coups d’épée.
Des yeux alanguis m’ont meurtri le jour où j’ai rencontré de belles jeunes filles en des jardins isolés ; elles m’ont jaugé du regard; aussitôt, leur emboîtant le pas, je murmurai quelques paroles à ces belles farouches qui s’éclipsaient sans daigner me répondre; j’en fus ébranlé.
Je leur déclarai sur-le-champ ô passantes, ayez pitié de moi, ne me faites point souffrir vous, les belles aux yeux noirs.
Elles me tournèrent le dos et s’éloignèrent en direction d’un sanctuaire.
Ô douleurs, ô douleurs!
Elles reviennent de leur pèlerinage, le regard en éveil, dans toute leur splendeur.
refrain
Vendredi, les belles font leur apparition de la resplendissante Fez antique,
en cortège éblouissant l’esprit, comparables à des gazelles.
Vendredi, les belles font leur apparition, flamboyantes, au seuil de leur porte, rivalisant d’élégance, vêtues d’habits seyants, de qaftans chatoyants, d’étoffe côtelée couleur amarante et henné, diaprée de rouge écarlate et de vert tilleul
-mais elles ont un cour de pierre-, et revêtues aussi de caftans aristocratiques, de soie brochée couleur absinthe, de parures ineffables, de fine popeline et de taffetas, de crêpe de chine et de brocart lumineux de valeur inestimable, de ceintures plus précieuses que la soie, de mantilles à franges de couleur noire, et de bracelets d’argent portés par des lionnes couronnées escortées d’une dame distinguée; elles subjuguent l’esprit, et mettent mon cour en désordre.
Ô douleurs, ô douleurs ! Dans leur tenue de brocarts incrustés de perles et de paillettes d’or,
refrain
elles apparurent sur le sentier en procession, cueillant des fleurs sauvages, revenant du sanctuaire vers les vergers où se réunir, comparables à des gazelles en liberté ; je les retrouve se promenant en groupes successifs.
Dans des parures qu’elles avaient brodées, elles portaient, fières et orgueilleuses, des mets variés,
des fruits et des croquants aux amandes
– homme avisé, imagine ! des macarons et des fondants…
Récitant des poésies sur des
modes du melhûn, et déclamant de beaux poèmes, elles me transpercent de regards furtifs.
Je leur déclare sur- le- champ :
« Vous me faites perdre la raison. »
Elles me répondent : «Qui es-tu ?
Quelle est ta place parmi les hommes ?» Je leur réponds: «Un sage initié de Sous, de Bahja-la-Rouge, maître d’entre les maîtres parmi les poètes; je glorifie le Beau et j’aime le plaisir.»
Elles me répliquent: « Puisque tu es si éloquent, fais notre portrait, immortalisé nos noms à jamais. » Je repris la parole et répandis
Pourquoi pas ? Je vous décrirai, toutes.
Je vous nommerai si vous m’accompagnez en mon jardin pour contempler mes fleurs et mes vasques; ravi de votre présence, mon ceour sera comblé; jamais je ne vous oublierai, même si vous m’abandonnez, dussé-je encourir vos blâmes.»
Les belles reprennent la parole :
– Ô douleurs, ô douleurs !
Elles me disent: « Devance-nous, nous te rejoindrons »; ma peine s’estompa.
refrain
Elles disent:  » Nomme-nous toutes tant que nous sommes, car nous devons nous retirer après la séance; décide, nous nous inclinerons puisque nous te savons épris de spiritualité et de plaisirs; délicat et subtil,
tu nous plais et nous charmes; nous venons à toi, pleines de confiance. >
Je leur réponds: < Bienvenue à vous; votre présence m’enchante.
Je vais vous nommer en beau langage Délicatement, je commence par Hchoum > l’élégante et Zineb, zénith des gazelles, Mouina, Fdila, Tahra et Rqilla, resplendissantes comme la pleine lune, Elbatoul, Zahra, Radhia, et Safia ,telle une épée brandie, Hniyya rivalisant de charme avec Djaziya, Absiyya, l’honorable Malika, et Fatma la gazelle, Rahma la belle et sa soeur Mahdjouba parées de grâce et de splendeur, la fière Habiba, la glorieuse Oum-Kaltoum, et les gazelles Khadoudj, Rita et Aziza; ainsi s’achève mon éloge. Allah vous a comblées de tant de grâces !
Que sa bénédiction soit sur vous; je paralyserai le jeteur de sort, ô jeunes filles de mon quartier, venez à moi, dévoilez-vous, faites-moi l’honneur d’une danse. >
Elles me répondent :
« Ô maître, que Dieu t’honore de ses bienfaits, toi, l’initié, le plus averti d’entre les lions.
Partons, puisqu’il faut se retirer à la brise matinale.. »
– [A ces mots] mes esprits et la raison m’abandonnèrent, ô douleurs, ô douleur
Devance-nous, nous te rejoindrons.> Alors, ma peine s’estompa
refrain
L’âme sereine, je cheminai vers mon jardin pour accomplir mon dessin.
Je déployai des nattes de velours, des tapis turcs, des tentures murales et des coussins, des rideaux à l’aspect ondulant ; J’aménageai des alcôves en vis-à-vis, des sièges confortables autour de fontaines entourant de somptueux bassins de marbre et de mosaïque; je disposai des chandeliers brillants comme des étoiles, et qui illuminaient la nuit.
Sur des tables de feuillage, je disposai des verres en cristal, de la boisson blonde et des fruits pour préliminaires, des tables basses garnies de mets préparés à la maison.
Sur des arbres chargés d’oiseaux s’élève le chant du rossignol et du cardinalin, auquel répondent l’étourneau rose et le chant cristallin du chardonneret.
[Tout ce cadre] et ces efforts étaient dédiés aux génies de Temima, qui demeurent en mon jardin:
‘Attacha’ son père ‘Aïroud, ‘Aqissa avec Dmiryoud, jusqu’à Chihoub et la Maîtresse ‘Aqla et toute la tribu des djinns, je leur fis à tous les honneurs du jardin dans. ses moindres secrets.
Puis, je sortis sur le seuil de la porte guettant l’apparition de ces splendeurs jusqu’à leur arrivée, en mon enclos étincelant.
Elles me saluèrent tandis que je cultivais mon tourment l’esprit égaré, absent.
Elles se dirigèrent droit vers les alcôves, s’emparèrent des coupes de vin; les joues devinrent cramoisies, les yeux alanguis.
A moi, l’homme subtil, elles dirent :
<< Viens près de nous, nous allons te servir à boire :
tu brûles d’amour, nous le devinons. >>
Je leur dis sans hésiter :
<< Vous m’égarez.
Versez-moi à boire de vos lèvres. >>
La salive et le vin mêlés, me montant à la tête, m’étourdirent.
Ô douleurs, ô douleur !
Cueillir le miel de cette bouche me ravit davantage que boire le vin d’une coupe.
refrain
De cette oeuvre d’art, pour exciter les amoureux, ô mon ami, voici une épée tranchante pour décapiter les renégats.
Grâce à elle, tu soumettras les ignorants, incapables d’entendre raison; ils vécurent en bêtes de somme sans écouter les Hommes de bonne volonté.
Que l’homme à la tête vide soit foulé aux pieds.
Mes coups redoubleront jusqu’à ce qu’il se soumette aux êtres avisés.
Les êtres inspirés seront victorieux; que le salut de Dieu soit sur eux !
Le géranium n’exhale pas d’odeur désagréable, non plus que les roses, les fleurs d’oranger, les églantines ou le jasmin.
Ô fidèles, je dévoile mon nom :
Embârek, l’immortel,
du Sous, serviteur des saints, respectueux des sages initiés et des savants pleins de probité ; je mets mon espoir en Celui qui jamais ne sommeille.
Que le Seigneur me réconforte, Ô douleurs, ô douleurs ! qu’Il veille sur nous, de par sa volonté, au nom du Prophète, fils de ‘Adnân


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