DzActiviste.info Publié le mar 3 Déc 2013

Transmettre le savoir : un devoir, une exigence éthique.

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Cette contribution a été publiée ce jour, 03 décembre 2013, dans le quotidien national d’informations Liberté. Il s’agit d’un témoignage que j’ai rendu au Pr Boucebci à l’occasion du colloque organisé le 15 juin dernier pour commémorer l’anniversaire de son assassinat. Pour le rappeler à la mémoire de tous ceux qui l’ont connu et qui n’ont pas l’occasion de participer aux journées de la Fondation éponyme, j’ai pensé opportun de publier ce témoignage dans la presse écrite. C’est chose faite. Le voici pour les lecteurs de mon blog.

Le mois de novembre, le 22, est la date anniversaire de la naissance du Pr Boucebci. Une occasion pour le rappeler à notre souvenir et une opportunité pour mettre en relief une vertu qui avait, de son vivant, animé cet homme de Sciences: la transmission du savoir et de la connaissance. Une valeur sacrée qui a, pour lui, constitué non seulement une exigence de tous les instants mais également un objectif permanent. Voilà un véritable engagement patriotique qui a été longtemps ignoré puis cruellement stoppé par la bêtise et l’ignorance.

Perpétuer le savoir, passer le témoin aux générations suivantes, une nécessité mais aussi un devoir moral, une obligation éthique. Le crédo de ce Maître. C’est pourquoi la fondation qui porte son nom a organisé le 15 juin dernier, date anniversaire de son assassinat, un colloque dont le thème générique est : « trans-maître. Que transmettons nous et comment ?». Un sujet qui m’a immédiatement interpelé, remué ma mémoire et convoqué de vieux souvenirs qui n’ont pourtant eu aucune difficulté à me revenir. Un sujet qui me rappelle un climat dans lequel j’ai vécu, totalement immergé, durant toutes mes études de spécialité en psychiatrie. Une ambiance de compétition, rude en apparence, mais en réalité saine et apaisée, positive et sans animosité. Une atmosphère de stimulation et d’émulation permanente entre des élèves qui rivalisaient d’ardeur à apprendre et un maître bienveillant et toujours disponible pour dispenser le savoir. Un espace où la confrontation des idées le disputait au désir de partager des connaissances, celles que chacun de nous avait pu glaner dans ses différentes sources d’informations. C’était cette atmosphère qui régnait à la clinique des Oliviers de Birmandreis.

Une institution, un sanctuaire du savoir, une véritable école où maître et élèves avaient, d’un commun accord, mis un point d’honneur, à être bons et toujours les meilleurs. C’était un challenge permanent et le Pr Boucebci, notre maître, avait mis toute la générosité – que lui permettaient sa compétence et son immense savoir – pour que nous soyons à la hauteur de cette exigence. « La curiosité est le début de la connaissance », avait dit Lamartine. C’était pour nous une vertu et notre maître aimait, à la fois, à l’animer en nous et à la satisfaire.

 La transmission du savoir a besoin de temps et le Pr Boucebci nous donnait le sien sans compter. En échange, il voulait pour seule contrepartie notre effort dans le travail et l’excellence. Il avait la volonté et il était sûr de la disponibilité de la nôtre et, de ce point de vue, je crois qu’il avait été récompensé. Les résultats que nous obtenions aux examens forçaient sa fierté. Il la manifestait, d’ailleurs, sans fausse modestie.

Le Pr Boucebci avait de l’affection pour nous, ses élèves. Il voulait nous transmettre la connaissance, cela était une certitude mais il voulait par-dessus tout aiguillonner nos consciences et nous éveiller à l’amour du savoir. Il s’interdisait de fixer des limites à notre curiosité, son désir était de nous voir nous surpasser et apprendre assidûment afin de progresser et de croître. C’était son rêve, celui qu’il voulait nous insuffler. Sans doute, avait-il là, comme le dit Georges Steiner (philosophe anglo-franco-américain), un des « nombreux privilèges du maître : celui de réveiller chez autrui des pouvoirs et des rêves qui dépassent les siens, lui transmettre l’amour de ce que l’on aime, faire de son présent intérieur son avenir ».

Le Pr Boucebci n’était pas un gourou. Il ne voulait pas que l’on ne jure que par lui. J’ai souvenir qu’il nous exposait régulièrement à d’autres influences. C’est ainsi que nous avions eu à croiser, dans notre parcours d’élèves, de nombreuses sommités de la psychiatrie, françaises notamment, et qu’il nous avait régulièrement jetés dans les arènes des congrès nationaux et internationaux. Ils voulaient que nos jeunes et profanes esprits restent disponibles et ouverts à d’autres idées et qu’ils soient perpétuellement arrosés par d’autres univers de connaissances. Mais il voulait aussi que nous allions partager ce que nous-mêmes savions. Savait-il que ce qu’il nous offrait avait des limites ? Etait-ce pour lui un impératif pédagogique ou encore un devoir moral ? C’était en tout cas assurément sa façon, à lui,  de forcer notre apprentissage et de multiplier et de diversifier les sources de la connaissance. Le Pr Boucebci avait, pour nous l’avoir souvent répété, dans l’idée que la connaissance va de paire avec l’humilité et que, quel que soit le niveau auquel chacun peut prétendre, on ne connait pas tout. On apprend toujours, répétait-il inlassablement. Une leçon qui court encore aujourd’hui dans mon esprit.

C’est dans sa fréquentation régulière et par osmose que s’est également fait le travail de la transmission et il a fallu nécessairement, comme le dit si bien cette citation bouddhiste, « la toute puissance et la magie de la relation d’Amour entre le maître et le disciple pour que l’expérience du maître vienne enrichir le disciple, le préparer à sa propre expérience qui viendra peut être un jour… car seule l’expérience personnelle directe permettra au disciple de rejoindre le maître, non pas dans ce qu’il est, mais dans sa nature de maître pour devenir à son tour un transmetteur ». Le Pr Boucebci a su nous offrir cette relation affective particulière pour nous transmettre ce qui lui a été transmis. C’était la voie qu’il avait choisi. Il s’y était tenu toute sa vie durant, avant que l’ignorance qu’il combattait ne vienne contrarier, de façon définitive, son destin.  « Le Maître reste toujours en chemin parce qu’il sait justement que la Voie est le chemin ». Une autre sagesse bouddhiste qui colle à la mémoire que je garde de mon Maître. Ce chemin, ses élèves – où qu’ils soient – continueront, sans doute, de l’emprunter.

Le lecteur remarquera que j’ai, dans mon propos, utilisé indistinctement les mots (ou concepts) savoir, expérience, connaissance. Cela est volontaire. Je ne voulais pas entrer dans un débat sémantique encore moins épistémologique. Il me paraissait important de m’accrocher à l’idée de la transmission en tant que valeur de partage et d’échanges et en tant que témoin de la générosité de ceux qui en font leur objectif ou encore leur mission, par ce que c’est là un devoir moral et une exigence éthique. Mais avant d’être une exigence éthique, la transmission de l’expérience ou encore du savoir est d’abord une exigence phylogénétique. Survivre et perpétuer l’espèce. C’est donc une nécessité fondamentale, vitale qui inscrit son objet dans l’instinct de conservation.

Le rapace apprend à son petit à jeter les os du ciel pour les casser en petits morceaux afin qu’ils soient plus digestes ; le singe apprend au sien à utiliser un outil pour aller chercher dans l’écorce de l’arbre les larves indispensables à sa nourriture ; l’homme préhistorique a appris à son congénère à allumer le feu puis à le conserver, etc. Transmettre par la répétition du geste l’expérience indispensable à la survie et à la perpétuation de l’espèce. Par voie orale ensuite, pour l’homme contemporain, et aujourd’hui par les moyens modernes de communication avec les possibilités infinies de stockage de l’information et du savoir, non plus dans le disque dur interne du sujet (le cerveau) mais dans les différents « disques externes » que nous offre les moyens numériques.

La transmission du savoir est donc vitale pour toutes les espèces. Posséder l’information et la transmettre à ses congénères crée un lien solide entre les individus et est précurseur de l’organisation du groupe social. Chaque individu fait partie de la communauté dont il est à la fois dépendant et bénéficiaire, la garantie de la survie pour tous. La passation du savoir de générations en générations, chez l’être humain, est annonciatrice de la mutualité de la relation entre les individus. Elle est le témoin tangible de son intelligence et constitue la manifestation de la spécificité de son organisation sociale et de son humanité. La transmission du savoir est ensuite un devoir et une exigence éthique car, au-delà de l’exigence phylogénétique qui la sous tend nécessairement, la transmission du savoir revêt, chez l’être humain un caractère particulier. Elle s’inscrit dans l’évolution de l’espèce et est fondatrice des mécanismes qui président à l’harmonie de l’organisation sociale, de la morale qui fonde la vie ensemble et de la hiérarchie des valeurs qui la constituent. Le savoir ne vaut que s’il est partagé et qu’il permet d’éclairer les esprits et de faire reculer l’ignorance. « Le savoir n’est connaissance utile que s’il est transmis ».

Parce que l’homme est dans le besoin vital d’avoir une emprise permanente sur son environnement, il est dans la recherche constante de l’enrichissement de son savoir et de son expérience. Il apprend et transmet à ceux qui ne savent pas et aux générations suivantes.

Un atavisme mais, aujourd’hui, pas seulement, car si transmettre ce qui a été reçu est un devoir et une exigence éthique, il permet la continuité de la connaissance et libère l’être humain des contraintes imposées par son environnement, il lui donne, par l’acquisition du savoir, la possibilité d’exercer son libre arbitre et d’avoir l’initiative sur son destin. Une démarche qui permet de perpétuer le savoir afin qu’il ne s’éteigne pas. Une sagesse bouddhiste dit : « il sait qu’il doit transmettre à qui veut, à qui peut recevoir. Il sait que ce qui n’est pas donné est perdu et meurt ».

Le savoir est en perpétuelle évolution. Sa transmission permet de s’en nourrir et de renouveler en permanence ses connaissances. Pendant que celui qui reçoit le savoir s’enrichit, celui qui le transmet prend du recul sur son expérience et sur son parcours. Il continue de s’interroger pour donner plus de valeur et plus de sens à son savoir. Une occasion pour assurer la validité de l’ensemble de ses expériences. La garantie de la continuité d’un savoir qui profite à celui qui transmet et à celui qui reçoit, pour le bien de la communauté et de la société (humaine). C’est pourquoi actualiser son savoir constitue aussi un devoir et une exigence morale.

La transmission du savoir ne peut pas se faire sans générosité. Cette dernière est une valeur humaine indispensable qui conduit au désir de partager. Dans le domaine particulier de la connaissance, celle-ci se nourrit de la compétence et du charisme de celui qui transmet. Elle est directement proportionnelle à l’importance (à l’immensité) du savoir et à la hauteur d’esprit qui caractérise ce dernier. A l’inverse, l’incompétence constitue un frein à la transmission de la connaissance, l’individu étant crispé sur un hypothétique savoir qu’il garde jalousement et qui se stérilise parce qu’il veut avoir une emprise permanente sur les supposés bénéfices et le pouvoir que confèrent ce savoir.

Pour autant, le libre accès à la connaissance est un droit Humain fondamental, celle-ci (la connaissance) étant un attribut de l’humanité qui doit être partagée sans valeur d’échange autre que le devoir et l’exigence morale. Si le savoir fait reculer l’ignorance et éclaire les esprits, il est du devoir de chacun de le partager sans contrepartie, si ce n’est celle du bonheur d’offrir la lumière à l’être humain.

Je conclus mon propos en énonçant cette citation du légendaire et vertueux Rabbi Hanina ben Dossa : « j’ai beaucoup appris de mes maîtres, plus encore de mes compagnons d’étude, mais ce sont mes étudiants qui m’ont le plus appris ». C’était sans doute cela qui avait intuitivement animé l’homme du savoir qu’était le Pr Boucebci.


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