DzActiviste.info Publié le jeu 19 Sep 2013

Tunisie: «Gangrène sous le sparadrap»

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Jeudi, 19 Septembre 2013

Chokri Yacoub est le président du Conseil National  du CPR. Il représente à ce titre la plus haute autorité de son parti, jusqu’à son prochain congrès prévu pour octobre 2014. Il nous livre ici le fond de sa pensée sur les derniers rebondissements de l’affaire Brahmi, et sa vision de la scène politique tunisienne. Interview.

Mag14 – Votre position sur les dernières révélations sur l’assassinat de Mohamed Brahmi ? Chokri Yacoub

– Le ministre de l’Intérieur et le chef du gouvernement doivent assumer leurs responsabilités. Ali Laâridh affirme aujourd’hui qu’il n’a été informé de l’existence de ce document qu’après l’assassinat de Mohamed Brahmi. Mais à qui la faute ? Qui dirige théoriquement les services de sécurité ? De qui dépend le ministère de l’Intérieur si ce n’est du gouvernement ?  Et enfin, si un maillon de la chaîne du commandement se trouve rompu, qui doit assumer la portée d’une défaillance aussi criante si ce n’est le gouvernement ? Le fait qu’un ministère aussi sensible n’ait pas été expurgé, deux ans après le déclenchement de la Révolution, de ses éléments susceptibles de servir un autre agenda que celui de la cause nationale est en soi un scandale. On touche ici du doigt les conséquences du laxisme dont ont bénéficié les serviteurs de la dictature, qui peuvent avoir été instrumentalisés par ceux qui tentent aujourd’hui de reconstruire l’ancien régime à partir de ses décombres. Le problème ? Ils sont en passe de réussir leur pari. Et Ennahdha, en leur laissant le champ libre, les a implicitement encouragés.

chokri-yacoub-988Le Congrès pour la République existe-t-il encore ?

Le CPR parti qui se voulait non marquée par les idéologies, et leurs luttes sous-jacentes cristallisait le concept même de la Révolution Tunisienne. Il incarnait ses valeurs, défendait ses revendications : la souveraineté du peuple, la reddition des comptes, la rupture avec le passé souillé par la dictature. Or si notre mouvement peut paraître affaibli, il est aujourd’hui plus que jamais, nécessaire de garder le cap, de défendre ces valeurs. En définitive, peu importe pour la Tunisie que ses enfants votent pour le CPR ou un autre parti. Le plus important étant de répondre aux attentes d’un peuple qui a bouleversé la donne géostratégique planétaire par son insurrection. Ses attentes demeurent aujourd’hui les mêmes : dignité, justice sociale, emploi, éducation…

Ces valeurs n’ont-elles pas été éclipsées par le positionnement souvent décevant du CPR ?

J’ai tiré la sonnette d’alarme, dès l’été 2012, sur les dangers que nous faisait courir le suivisme aveugle de certaines figures de proue du parti.  Cette espèce de vassalité pas toujours assumée qui liait certains membres du parti à Ennahdha. D’autant plus que ce mouvement  a montré d’emblée ses réticences envers le processus révolutionnaire, en permettant le recyclage de certains gros bonnets du régime de Ben Ali. En clair, le CPR a été attaqué à la fois sur deux fronts. Pernicieusement par Ennahdha, qui l’a rongé de l’intérieur, en favorisant l’ascension éclaire de certains conseillers, ce qui a d’ailleurs conduit à l’explosion du parti. Puis le CPR a également dû faire face, de l’extérieur à une campagne sans merci menée en sous-main par les barons de l’ancien-régime. Et nous n’étions pas suffisamment armés alors que le mouvement était en pleine crise de croissance, passant en quelques semaines de la clandestinité, à un statut de parti présidentiel.

Moncef Marzouki n’a-t-il pas perdu toute crédibilité ?

Aucun homme politique dans l’histoire de la Tunisie n’a eu droit à autant de critiques que Moncef Marzouki. Et quand je dis «critiques», c’est un euphémisme. Des attaques d’une violence inouïe et d’une bassesse abjecte se sont déchaînées contre lui dès sa prise de fonction. L’intention était clairement de le déstabiliser, de le discréditer. Des campagnes particulièrement agressives ont été menées par ces mêmes médias, qui tressaient hier des lauriers au dictateur. Ce qui n’est guère surprenant, dans un contexte toujours marqué par la domination des mêmes monopoles médiatiques qui sévissaient déjà du temps de Ben Ali.

Vous rejetez donc encore une fois la faute sur les médias ?

Le quatrième pouvoir est l’un des piliers essentiels de toute vie démocratique. Qu’il en vienne à être corrompu, et c’est l’équilibre national qui est rompu, tout l’édifice républicain qui s’effondre. Les choix des électeurs, l’opinion publique, sont façonnés par les médias. Or nos médias sont partie prenante dans nos conflits politiques. Certaines chaînes télévisées appartiennent même à des chefs de partis, d’autres ont ouvertement pris faits et causes pour certains acteurs politiques ressortis providentiellement des poubelles de l’histoire pour faire sensation à la télévision. De l’autre côté, Ennahdha continue de pousser ses pions sur un échiquier à double-fond. Ce qui nous laisse une marge de manœuvre particulièrement étroite, entre les chausse-trappes de nos «amis», et les manœuvres de nos adversaires.

Allons. Les médias auraient donc incité Marzouki à défendre la répression le 9 avril 2012 ? Quel journal aurait incité le président de la République à criminaliser l’outrage au Qatar ?

Il s’agit d’excès de langage favorisés par des conseillers pas toujours au diapason de nos réalités politiques. Des erreurs dont certains n’ont pas pris toute la mesure, mais qu’ils ne seront malheureusement pas les seuls à payer cash.

Des noms ?

En tant que président du Conseil National, je suis astreint à un devoir de réserve. Je n’en dirais pas plus. Pour l’instant.

Votre diagnostic pour la suite des événements ?

La scène politique actuelle est marquée par la domination de forces réactionnaires, rétrogrades, et dangereuses. Elles sont parfois masquées sous le voile de la religion, avec les dérives violentes et meurtrières que l’on vit aujourd’hui. Une autre faction se réclame d’un système Destourien qui a fait plusieurs fois faillite, lors des émeutes du pain, en 1984, et qui a fini dans un bain de sang, avec la Révolution du 17 décembre. Deux faces d’une même fausse monnaie qui ne peuvent être objectivement que des alliés, comme l’ont prouvé les dernières négociations pseudo-secrètes menées avec la bénédiction de puissances étrangères. Que l’on ne s’étonne donc pas que nos exigences et nos demandes à maintes reprises réitérées sur des questions cruciales comme l’audit de la dette, la transparence sur nos ressources minières et pétrolières, tombent dans l’oreille d’un sourd. A long terme, la Tunisie ne se stabilisera pas tant que les problèmes économiques et sociaux qui ont conduit à l’insurrection ne seront pas résolus. Le choix du recours au FMI n’en est qu’un indice supplémentaire. Avec toutes les conséquences que cela implique dont notamment la prévisible érosion d’un pouvoir d’achat déjà largement affecté par une crise internationale. Dans ces conditions, un autre soulèvement paraît envisageable, même si une trompeuse accalmie pourrait durer de trois à quatre années. Mais on ne soigne pas une gangrène en la cachant sous un sparadrap.

Propos recueillis par Moez El Kahlaoui


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