DzActiviste.info Publié le ven 8 Nov 2013

TUNISIE : LA TRANSITION A LA RECHERCHE D’UN SECOND SOUFFLE

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Par François Burgat pour Destimed (Rabha Attaf) via FB

burgat1- Vous rentrez de Tunisie un pays où vous aviez dans les années 1980 suivi la genèse du courant islamiste (1). Où en est le processus de transition démocratique ?
Dans une phase décisive. La classe politique tunisienne doit dans les jours à venir lui faire franchir un palier essentiel : celui du renouvellement du gouvernement de transition. La Tunisie doit en fait se choisir un chef de gouvernement sans pouvoir s’appuyer “mécaniquement” sur les résultats d’un vote. Le scrutin qui, lors de la création de l’assemblée constitutante a donné une quasi majorité d’élus à Ennahda, le condusant à former une alliance avec les deux petits partis CPR de Moncef Marzouki et Takkatol de Ben Jaafar est considéré comme obsolete, la mise au point de la constitution ayant duré au dela du délai d’un an initialement prévu par le décret convocant les électeurs. La volonté collective d’assurer une transition sereine doit donc aujourd’hui trouver un nouveau souffle et cette conjoncture est effectivement propice à tous les blocages et à tous les déragapes.

2- Depuis son investiture, le gouvernement d’Ennahda a eu a faire face à une contestation provenant de plusieurs secteurs de la société Tunisienne. Qu’est-ce qui constitue précisément cette opposition et sur quoi s’appuie-t-elle ?
L’opposition tunisienne, très hétéroclite, est aussi agissante depuis la chute de Ben Ali qu’elle était inexistante du temps du dictateur. Quoi qu’en disent les opposants, qui ont fugitivement tenté, à l’instar des militaires égyptiens, d’accréditer la thèse grossièrement mensongère d’une main mise du pouvoir sur les medias, elle dispose d’une totale liberté d’expression si ce n’est d’un quasi monopole : la libéralisation des médias publics a vu une large majorité d’entre eux passer dans les mains de proches de l’ancien régime. Cette liberté va aujourd’hui jusqu’à permettre d’insulter le président de la République et les deux autres membres de la troïka au pouvoir avec un acharnement qui surprend, tout particulièrement lorsqu’il est le fait de rédacteurs qui ont passé tant d’années figés au garde à vous devant leurs prédécesseurs. La tonalité dominante n’est pas celle de la lutte politique “rationnelle” mais d’un discours de discrédit des islamistes qui rappelle les pires accents de l’ancien régime. Comme le constate mon collègue Vincent Geisser, “ une partie de la gauche, incapable de proposer des réformes économiques et sociales valables a malheureusement cédé a l’anti-islamisme primaire (…) Elle a renoué avec l’idéologie stérile et sécuritaire anti-islamiste des années Ben Ali”. A l’autre extrémité du spectre politique, depuis le 27 août 2013, le gouvernement a franchi le Rubicon du début de la répression en interdisant – après avoir trop attendu critiquent ses détracteurs – l’association salafiste “Ansar al Chari’a”. Mais cela n’a bien évidemment pas suffi à résorber la surenchère radicale de ce compartiment de l’opposition et n’empêche pas les sympathisants du courant jihadiste de célébrer sur les réseaux sociaux le « martyr » de leurs membres abattus par les forces de l’ordre.

4- Depuis un an, la situation sécuritaire en Tunisie s’est fortement dégradée, des assassinats politiques et des attentats ont été perpétrés par des groupes radicaux se revendiquant de l’islam politique. De quoi s’agit-il exactement ?
Avec une régularité de métronome, chaque moment fort de la transition a effectivement été « rythmé” par un ou plusieurs assassinats ou tentatives d’assassinats politiques. Si les exécutants sont identifiés comme appartenant à la mouvance salafiste, il n’en est rien des commanditaires sur lesquels plane jusqu’à ce jour le plus entier mystère.

A gauche, c’est à dire au sein du Front National de Sauvegarde dirigé par H. Hammami ou dans les rangs de Nida Tunis, une formation que ne cimente, autour de la personnalité vieillissante de Baji Caïd Essebsi, qu’une opposition très radicale aux Islamistes, on répète ad nauseam la thèse de la responsabilité directe ou indirecte d’Ennahda dans ces dédordements où, de toute évidence, le parti au pouvoir a pourtant tout à perdre. Et on tente de creuser le fossé entre ce gouvernement et les forces de sécurité, où se multiplient les victimes et qui seraient réputées faire les frais de son “laxisme” supposé. Plus près du gouvernement, et jusqu’en son sein, on s’interroge. Personne ne nie la réalité de l’existence d’un mouvance jihadiste nationale. En interaction régionale manifeste elle bénéficierait de la proximité de la Libye où elle dispose d’un sanctuaire et de facilités d’accès aux arsenaux de l’ère Qadhafi.

Mais, dans un pays qui ne se caractérise pas par une exacerbation des relations entre les islamistes et le pouvoir et dont Aiman al-Dhawahiri a assez logiquement déclaré qu’il ne le considérait pas comme une « terre de jihad », personne n’écarte non plus l’hypothèse que la vieille technique de la manipulation, dans laquelle excellent tant d’officines arabes, ne soit à l’œuvre. Elle bénéficierait des financements – relayés ou non par la composante la plus revancharde du RCD – venus des terroirs où l’on a expréssément préféré Sissi à Morsi et où l’exemplarité de l’expérience tunisienne continue à faire peur.

5- La Constitution tunisienne a du mal à voir le jour. Si la crise institutionnelle persiste sur fond de crise économique aggravée et terrorisme, n’y a-t-il pas risque d’un scénario à l’égyptienne, à savoir la prise du pouvoir par les tenants d’une restauration de l’ancien régime ?
Oui bien sur, le spectre d’un dérapage vers la “Démocra-Sissi” égyptienne ne peut pas être totalement écarté. Sur toile de fond de la multiplication des décès dans les rangs des forces de l’ordre ce spectre égyptien d’une initiative contre révolutionnaire d’une partie d’entre elles a pris une certaine l’actualité lorsque, au cri de “dégage”, les syndicats de police ont organisé le 18 octobre, dans l’enceinte de leur caserne d’Al Aouina, une bronca publique fort peu constitutionnelle et encore moins démocratique à la face des trois premiers personnages de l’Etat. Toutefois, d’autres mouvements de ce type, annoncés par d’insistantes rumeurs, n’ont toutefois pas eu lieu. La complaisance avec laquelle, à quelques nuances près, les chancelleries occidentales se sont accomodées de la déposition du premier président élu démocratiquement n’a par ailleurs pas été vraiment récompensée. On pourrait donc peut être espérer que la spirale répressive et autoritariste dans laquelle vient de replonger l’Egypte apparait désormais aux yeux de l’environnement régional et international comme un repoussoir dont que personne ne songerait à encourager la reproduction en Tunisie.

Comme l’a bien formulé Moncef Marzouki, l’actuel président de la République, rencontré le 25 octobre dernier à Carthage, l’équipe au pouvoir a du faire face à un défi particulièrement exigeant : “combattre aux deux extrêmités de l’arène politique des acteurs clairement anti-démocratiques, en (se) faisant un devoir de ne pas faire usage des mêmes moyens qu’eux”.

Or…poursuit Marzouki non sans raison ”si ce n’est plus ce centre modéré qu’incarne la troïka qui exerce le pouvoir, il ne demeurera inévitablement face à face que les deux extrêmes, une gauche intolérante et les nostalgiques de l’ancien régime d’un côté, les islamistes radicaux de l’autre. Et ils conduiront inévitablement le pays à l’affrontement”.


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