DzActiviste.info Publié le mer 26 Nov 2014

TUNISIE : LE CHANTAGE ÉLECTORAL AU TERRORISME

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10419439_10205475537749759_5829259607936502484_nANALYSE par Vincent Geisser (@facebook)

TERRORISER LES TERRORISTES OU TERRORISER LES ÉLECTEURS ?

C’est un thème tabou depuis le début de la transition démocratique en Tunisie. On préfère l’éviter ou faire comme si les groupuscules terroristes que l’on qualifie de « jihadistes » n’agissaient que pour eux-mêmes. Et cela arrange finalement tout le monde de mettre un nom ou une étiquette sur cette violence politique qui menace en permanence la démocratisation de l’Etat et de la société.

Force est pourtant de constater que l’effet majeur de l’action criminelle de ces « cellules jihadistes » n’est pas de créer un quelconque « Emirat islamique » en Tunisie mais bien d’abattre la transition démocratique, en libérant les passions, les émotions, les haines et surtout les peurs.

A chaque fois que les « terroristes jihadistes » ont frappé sur le sol tunisien à l’égard des militants démocrates ou des soldats de l’armée nationale (paix à leur âme), cela a eu pour conséquence majeur de mettre en péril la transition démocratique.

En 2012, en 2013 et en 2014, loin de provoquer un réflexe d’unité nationale et un sursaut de fraternité entre les Tunisiens, les persuadant que le meilleur remède contre le jihadisme haineux était la consolidation de la démocratie, nous avons au contraire assisté à des surenchères autoritaires : arrêt du processus constitutionnel, démission de l’Assemblée nationale légalement élue, destitution du Premier ministre et du Président de la République… Certains ont même proposé la désignation d’un Haut comité d’Etat sur le modèle algérien des années 1990 ! A chaque fois, une partie de la classe politique tunisienne a réclamé un gel du processus démocratique au nom de la lutte contre le terrorisme.

Les assassinats commis par les groupuscules jihadistes ont constamment renforcé le camp des partisans de « l’anormale normalité autoritaire ». Les spécialistes appellent cela des crimes pédagogiques, dont les cibles sont choisies en fonction de leur capacité à provoquer de l’émotion et de l’angoisse, visant à entretenir un climat de chaos social, justifiant la reprise en main autoritaire.

Il ne s’agit pas de verser dans une quelconque théorie du complot en accusant telle ou telle partie tunisienne de manipuler les groupes terroristes (ils existent et on ne peut nier leur présence) mais de souligner CETTE CONVERGENCE D’AGENDA POLITIQUE ET SOCIÉTALE ENTRE LES TENANTS DE L’ORDRE CALIFAL ET LES TENANTS DE L’ORDRE AUTORITAIRE.

En ce sens, les nostalgiques d’ancien régime comme les nostalgiques du Califat islamique sont d’accord sur une chose : la démocratie n’est pas faite pour les « Arabo-Musulmans ». Vision orientaliste que l’on ne retrouve pas simplement chez des penseurs occidentaux mais aussi chez certains acteurs politiques arabes qui affirment que les sociétés du Maghreb et du Machrek ne peuvent être gouvernées que par la force et par la peur.

Il y a une dizaine d’années, lorsque certaines journalistes ou experts européens prétendaient que « Ben Ali n’était pas un démocrate, mais qu’au moins il était efficace dans sa lutte contre le terrorisme », je leur répondais « Non seulement Ben Ali n’est pas efficace contre le terrorisme mais, en plus, sa dictature est une machine à produire du terrorisme en puissance ».

Aujourd’hui, des hommes et femmes politiques tunisiens veulent justifier le retour à un certain ordre autoritaire comme réponse au terrorisme, en appelant à l’Homme providentiel, au culte de la personnalité, à la politique de la peur, à la stratégie de stigmatisation de l’adversaire (en le transformant en ennemi d’Etat), au risque de replonger le pays dans les années de plomb.

Comme il y a dix ans, je pense toujours que la meilleure réponse au terrorisme jihadiste ne réside pas dans des « Sissi à la tunisienne » (les « Pinochet arabes » comme les appelle mon collègue François Burgat) qui cultivent la violence et la culture de l’anathème pour mieux s’auto-légitimer et se construire une crédibilité auprès des Occidentaux mais dans la rupture démocratique et pacifique avec l’autoritarisme.

La Tunisie est donc face à choix historique : celle de revenir à une « petite dictature » tranquille et présentable (le jasmin, les plages de sable blanc, le paradis pour touristes) ou celle de prendre en charge son destin démocratique.

Vincent Geisser

A visionner mon entretien qui date de dix ans « Le régime de Ben Ali fabrique des terroristes ». Malheureusement, certaines observations sont toujours valables aujourd’hui :

http://www.dailymotion.com/v…/x5qrs_tunisie-terrorisme_news…


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