DzActiviste.info Publié le mer 19 Déc 2012

Un monde musulman coincé entre des idées mortes et des idées mortelles

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Amokrane Ahmed

 

       » ربوا أبنائكم لجيلهم فإنّهم قد خُلِقوا لِجيل غير جيلكم « 

                                 علي بن أبي طالب رضي الله عنه                                                                

       » Eduquer vos enfants selon les besoins de leur génération,car leur génération  ne serait pas la votre »

                                                                      Ali ibn Abi Taleb

 

 

« Une politique qui ignore les lois fondamentales de la sociologie,considérée comme biologie des organismes sociaux,n’est plus qu’un sentimental verbiage,un simple jeu de mots,un tam-tam démagogique . Mais les idées trahies se vengent »

Malek Bennabi

 

 

 

« Tout accomplissement scientifique, implique de nouvelles questions,il demande à être dépassé et à vieillir.Quiconque veut servir la science doit s’en accommoder. Etre dépassé d’un point de vue scientifique n’est pas seulement notre destin à tous,mais c’est aussi notre but à tous  »

Max Weber

 

 

 

 

La trajectoire déclinante du monde musulman et celle d’un  occident en ascension, se sont croisées au 15é siécle . Au moment où nous perdons Grenade dans les suites de notre post civilisation,l’occident  aborda la rennaissance et découvra l’Amérique . La post civilisation musulmane entamée dés le 13é siécle et la rennaissance occidentale du 15é siécle,sont les fruits de deux pensées : l’une en décadence,l’autre en ascension .

 

En effet,aprés de longs siécles de civilisation,marqués par les plus grandes découvertes scientifiques,littéraires et artistiques,le monde musulman sombra dès le 13é siécle dans la médiocrité et le fanatisme . C’est aini que Zaryeb,Abou Tayeb al Moutanabi,les grands philosophes et scientifiques disparaissent de notre vocabulaire et de nos préoccupations .

 

Et comme un malheur ne vient jamais seul,à cette décadence civilisationnelle,succéda l’occupation étrangère . Attaqué par les mongoles à l’Est et par les occidentaux à l’Ouest ,le monde musulman sans pensée rationnelle ni véritables capacités de défense,sombra dans un intermanable abysse .

 

Comme moyen de défense improvisé,un certain Ibn Taymia fait surface en Syrie . Trés contestataire et opposant farouche aux Mamlouks qui regnaient sur la Palestine,l’Egypte et la Syrie,le rigoriste Ibn Taymia s’est lancé à la fois contre le pouvoir central installé au caire et contre les mongoles . Ses positions « politiques » et ses discours et écrits incendiers,lui donnérent un prestige sans précédent au sein d’une population dépassée et sans références .

Dans cette ambiance de detresse et de guerre,la pensée rigoriste d’Ibn Taymia remplaça officiellement la pensée rationnelle d’Ibn Rochd et celle du mystique Ibn Al Arabi . Pire, »le champion »,Ibn Taymia,traita ses deux prédécesseurs d’hérétiques !

 

Aprés huits siécles de médiocrité et de détresse,le printemps arabe est venu nous donner cet espoire qu’on a cru perdre à jamais . Des jeunes gens et jeunes filles,apolitiques dans leur majorité,se soulevèrent aussi bien en Tunisie qu’en Egypte pour renverser deux des dictatures les plus  sanguinaires de la région .

 

N’ayant pas vu venir les évenements tunisiens et égyptiens,l’occident réagit en essayant de phagocyter les soulévements survenus par la suite en Libye,au Yemen,au Bahrein et en Syrie dans le but d’en tirer le maximum de profits . Pragmatique et décidé,l’occident mobilise ses alliés régionaux pour atteindre ses objectifs . Le Qatar et l’Arabie Saoudite,éxécutent les ordres de leurs maitres et  passent à l’action . C’est ainsi que,  la Libye,le Yemen et sourtout la Syrie,sont poussés vers des guerres civils,pour des raisons diverses:

– Discréditer le printemps arabe

-Empêcher l’arrivée de ce même printemps aux pays du Golfe en insistant surtout sur le Yemen et Bahrein

pays frontaliers avec l’Arabie Saoudite .

-Exploiter le soulévement populaire syrien en provoquant une guerre civile dans ce pays avec comme stratégie le pourissement de la situation et le prolongement du conflit armé aux dépends des intérêts du peuple syrien dans le seul but de détruire économiquement l’Iran ,un des rares alliés du régime d’Al Assad.

 

Le printemps arabe,qui devrait nous libérer de cinquante ans de dictatures,se transforme en de  véritables guerres civils en Libye et en Syrie . Cependant,en Tunisie et surtout en Egypte post révolutionnaires,des crises politiques sembles diviser la société de chacun des deux pays en deux clans remontés l’un contre l’autre .

 

L’origine des crises politiques en Tunisie et surtout en Egypte,est liée à une différence d’approches de l’Islam . Religion d’une trés grande majorité des deux peuples,l’Islam qui devrait consolider la cohésion nationale, est devenu une source de discorde !

 

Mais où se situe le blocage ?

 

Il s’agit d’une crise d’idées comme le disait si bien Bennabi . D’un côté,les modernistes -démocrates,obnubilés par la civilisation occidentale,veulent importer le modèle euro-américain et l’imposer à des sociétés conservatrices sans tenir compte des spécificités culturelles et historiques de leurs propres pays . C’est ce que Bennabi appelle les idées mortelles .

 

En face,les islamistes,partant des principes des Ibn Taymia et  Mohammed Ibn Abdelwaheb pour les salafistes et de Sayed Kotb,pour les frères musulmans,considèrent l’Islam comme une civilisation toute faite et qu’il est même ,la civilisation par excellence . Cette conviction islamiste datant de huit siécles,est contestée par Bennabi qui la considère comme le fruit des idées mortes . Pour Bennabi,l’Islam est un ensemble de principes que le musulman éduqué et formé utilisera pour accéder à la civilisation . Pour Bennabi,il existe des non musulmans civilisés et des musulmans non civilisés . Cette conception de Bennabi,est rejeté par Sayed Kotb qui considére tous non civilisés comme non musulmans d’où l’expression de djahilia primaire الجاهلية الأول (ére pré islamique),utilisée par Sayed Kotb dans ses différentes publications pour qualifier les musulmans « non respectueux des preceptes de l’islam »qu’il considérait comme appartenir à l’ére pré islamique et donc non musulmans .

 

Si l’Islam est valable pour tout espace et pour toute époque,c’est qu’il n’est pas une civilisation toute faite . Les bien faits d’une civilisation d’une époque,ne sont pas obligatoirement utile pour une autre époque . D’ailleurs,la notion d’idjtihad,prouve que l’islam,n’est qu’un ensemble de principes que les différentes générations adopteront à leurs époques pour accéder à la civilisation .

Les idées mortes qui consistent à croire que l’Islam est la civilisation par excellance,poussent de nombreux islamistes à rejeter tout ce qu’ils ne considèrent pas comme islamique . Se référant au principe de la djahilia primaire,chèr à Sayed Kotb,certains islamistes rejettent une partie de leur propre société qu’il ne considèrent pas comme musulmane d’où les suspicions et les conflits .

 

Un autre élément  pourrait expliquer les crises politiques qui secouent la Tunisie et l’ Egypte post révolutionnaires. Il s’agit du rôle des savants en théologie (علماء الشريعة الإسلامية). Dans des sociétés où le sentiment religieux est trés developpé et où le savant ou l’ enseignant sont considérés comme des prophétes (كاد المعلّم أن يكون رسول),comment expliquer que des savants en théologie comme le tunisien Rached al Ghannouchi qui est membre de l’union mondiale des savants musulmans de même que le guide des fréres musulmans Mohammed Badiaa qui se dit prédicateur et homme de daawa,comment expliquer le fait qu’ils ont créé chacun un parti politique(annahda pour l’un ,liberté et justice pour l’autre) .

 

En partant du principe qui dit que le droit,n’est que du bon sens codifié,les savants par leur culture,leur prestige et par la confiance dont ils jouissent auprés des poppulations,sont beaucoup plus proches du métier de juge que d’hommes politiques . C’est le cas d’Ibn Khaldoun,qui a fini sa carriére en Egypte comme Cadi (juge) .

 

Des questions ,s’imposent :

 

– Un enseignant ,a t-il le droit d’influencer les choix politiques et idéologiques de ses élèves ?

– A t-on le droit de participer à une compétition tout en faisant partie des membres du jury indirectement par l’ascendant moral qu’on exerce sur les électeurs et parfois même sur les candidats auxquels on est confronté ?

 

A ces deux questions,l’abstinence axiologique exigée à l’enseignant,défendue par Max Weber ,trouve toute sa place . En effet,des enseignants ou des savants en théologie, comme Rached al Ghannouchi ou Mohammed Badiaa,malgré le fait,qu’ils pratiquent la politique à distance à travers respectivement,le premier ministre Djébali et le président Morsi,doivent se retirer réellement de la politique s’ils veulent garder leur statut de prédicateur et de savant . Dans le cas contraire,les électeurs subiront d’une façon ou d’une autre les effets de l’ascendant moral qu’exercent les « savants-hommes politiques » . Les élections dans ces cas ,se videront de leurs sens et se discréditeront ,avec comme conséquences l’aggravation des crises politiques .

 

Un autre élément,les savants en théologie,amateurs de politique agissent avec beaucoup de conviction . Cependant,ils n’ont aucune responsabilité puisque ils exercent la politique  à distance . Cette stratégie,en plus du discrédit qu’elle jette sur les élections qui ne seront qu’influencées,affecte l’efficacité de l’activité politique par l’absence de toute responsabilité . En même temps,ces activités politiques clandestines de nos savants,nous rappellent celles des généraux algériens qui de la même façon,nomment des civils et se tiennent à distance pour n’endosser aucune responsabilité d’où l’échec .

 

Un exemple typique d’abstinence axiologique exigée à l’enseignant,est celui de Yohann Goeth,(écrivain allemand du 18e siécle) qui disait: »réfléchi,le démon est grand,devient grand pour le comprendre  » . Par grand,Goeth ne visait pas l’âge ,il pensait aux capacités intellectuelles et  incitait  ses compatriotes à la réflexion tout en leur donnant  le libre choix sans les influencer .  Malgré  sa réputation et le respect que lui devait sa génération grâce à ses publications et sa rigueur,Goeth,en homme sensé,s’est abstenu et n’a pas dit : »Le démon est grand,vote pour moi,laisse moi faire,je t’assure le salut et le paradis » !

 

Il est à noter qu’aux côtés des « savants-hommes politiques » qui entretiennent d’une certaine façon la crise politique dans leur pays,il existe des savants des palais présidentiels (علماء البلاط). C’est ainsi que le Syrien cheikh Al Bouti,membre de l’union mondiale des savants musulmans,soutien les atrocités commises par le régime de Bachar al Assad,contre sa propre population . Au même moment,cheikh Al Kardaoui qui réside au Qatar et qui préside la même organisation regroupant les savants musulmans,soutien sans conditions toutes les décisions prises par l’Emir du Qatar,l’ennemi juré de Bachar Al Assad . Ce conflit d’intérêts entre deux savants de la théologie,montre à quel point la pensée islamique est en souffrance  .

 

Au fait,la crise de la pensée islamique,remonte à plusieurs siécles . L’Idjtihad,qui représente une des caractéristique de la civilisation islamique est à réformer . Le concept de savant (عالم)que certains ont confisqués sous prétexte qu’ils « maitrisent « plus que quiconque le coran et la sunna,est à revoir . La main mise sur la pensée islamique par certains doit cesser . Il est plus que urgent,dans l’avenir de créer des centres de recherche en théologie islamique . Ces centres feront appel à des  groupes multidisciplinaires où siégeront des spécialistes en théologie mais aussi des sociologues,des philosophes,des spécialistes des sciences comparées et tous les spécialistes qui s’intéressent à la pensée . La pensée islamique a tout à gagner de la rigueur méthodologique que peuvent lui apporter les sciences sociales . C’est ce que Bennabi considère comme des idées efficaces fécondatrices de l’authenticité islamique et c’est ce que Ibn Rochd appelle : »Al maakoul (pensée rationnelle),support du mankoul(religion) ».

 

Il faut savoir,que contrairement à de petits pays comme le Luxembourg ou le Guatemala ,le monde musulman est l’héritier d’une culture spécifique et universelle . Cette donnée,nous impose des responsabilités et nous créée des ennemis . L’étendue de nos territoires et la richesses de nos sous sols aiguisent les appétits des puissances qui adoptent à notre égard des attitudes intéressées ou violentes en fonction des circonstances . La poussée du salafisme ici et là à travers le monde musulman,n’est pas la réponse adaptée . Le monde musulman,est appelé plus que jamais à se réformer politiquement en adoptant les principes de démocratie et à revoir sa conception de son héritage religieux et culturel en mettant à jour sa pensée islamique .

 

 


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