DzActiviste.info Publié le dim 21 Avr 2013

Un procès sans précédent à Abu Dhabi

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LE TEMPS – MONDE 16 avril 2013
Par Angélique Mounier-Kuhn

abou-dhabi94 militants des droits de l’homme sont jugés dans des conditions décriées par les ONG. Ils sont accusés d’avoir «mis en œuvre et fait fonctionner une organisation visant à s’opposer aux principes de gouvernance des UAE et à s’emparer du pouvoir»

Il y a deux ans, un souffle d’espoir réveille les sociétés arabes. La foule a fait chuter les potentats tunisien et égyptien, le Yémen puis la Libye se soulèvent, Bahreïn est dans la rue. L’onde contestataire gagne timidement les Emirats arabes unis (EAU), où les partis politiques sont proscrits et les ONG strictement encadrées. Elle ne tarde pas à se heurter à l’intransigeance des autorités locales.

«S’emparer du pouvoir»

Le printemps émirati n’a pas eu lieu, comme l’illustre le procès politique sans précédent qui se déroule ces jours à Abu Dhabi. Depuis le 4 mars, 94 militants sont jugés par la Cour suprême fédérale de la capitale de cette fédération, dans des conditions symptomatiques d’une alarmante dégradation des droits de l’homme, estiment une coalition d’ONG, dont Human Rights Watch (HRW) et la genevoise Alkarama. Arrêtés par vagues successives et détenus sans assistance juridique depuis parfois une année, ces hommes et ces femmes sont accusés d’avoir «mis en œuvre et fait fonctionner une organisation visant à s’opposer aux principes de gouvernance des EAU et à s’emparer du pouvoir». Ils encourent jusqu’à 15ans de prison.

Au printemps 2011, contrairement à ce qui se passe ailleurs dans la région, les EAU sont loin d’être le théâtre de protestations massives, mais une pétition commence à circuler. Le texte, qui réclame davantage d’ouverture en matière de droits civils, l’avènement d’un parlement élu par les citoyens et doté de pouvoirs législatifs et la séparation de l’exécutif et du judiciaire, est signé le 3 mars 2011 par 132 personnes, universitaires et intellectuels. Sans qu’ils le sachent alors, cette initiative est le prélude d’une campagne de répression implacable marquée par des dizaines d’arrestations, des détentions arbitraires, des mauvais traitements, voire de la torture, et des procès inéquitables. En 2011, un premier verdict condamne à 3 ans de prison cinq militants pro-démocratie pour «insultes publiques». Ils seront libérés peu de temps après. Mais en 2012, sept autres signataires de la pétition ou membres d’Al-Islah, une organisation islamiste non violente, agréée en 1974 et proche des Frères musulmans, sont déchus de leur nationalité.

Depuis, les autorités émiraties ont multiplié les interpellations de défenseurs des droits de l’homme, dont 94 sont actuellement poursuivis. Beaucoup sont liés à Al-Islah. D’autres, professeurs ou avocats, sont sans affiliation. Parmi eux figurent des militants réputés, tels l’avocat Mohamed al-Mansoori ou Mohamed al-Roken, membre de l’Association internationale des juristes et lauréat du Prix Alkarama 2012.

Hasard du calendrier, après trois semaines d’interruption, ce méga-procès, qui doit encore durer des semaines, reprendra ce mardi pour sa sixième audience. Ce même jour, le prince héritier d’Abu Dhabi, Mohammed Ben Zayed al-Nahyane, ministre de la Défense des EAU, est attendu à la Maison-Blanche. Début mars, c’est lui qui accueillait John Kerry, le secrétaire d’Etat américain, à Abu Dhabi. «Ce procès est fondamentalement injuste […] Les autorités des EAU prétendent que les prévenus constituent une menace à la sécurité nationale, mais tout indique qu’il procède d’une attaque généralisée contre la liberté d’expression», dénonçait hier HRW dans une lettre adressée à Barack Obama, en le pressant d’aborder le dossier avec le prince héritier.

Le Premier ministre emirati Sheikh Mohammed bin Rashid al-Maktoum, le 17 février à Abou Dhabi. | AFP/KARIM SAHIB

Le Premier ministre emirati Sheikh Mohammed bin Rashid al-Maktoum, le 17 février à Abou Dhabi. | AFP/KARIM SAHIB

La prison à cause de tweets

Ni les médias, ni les observateurs étrangers n’ont accès au procès: début mars, les deux représentants envoyés par les ONG Alkarama et Amnesty International ont été refoulés à l’entrée des EAU. Les familles sont dorénavant elles aussi tenues à l’écart des audiences. Interpellé le 21 mars, Abdullah al-Hadidi, fils de l’un des 94 accusés, vient d’être condamné à 10 mois de prison. Lors des quatre premières audiences à la Cour suprême, il a, selon la justice, publié des comptes rendus «de mauvaise foi» sur Twitter. C’est la première fois qu’un verdict est prononcé en vertu du décret fédéral adopté en novembre dernier pour combattre «la criminalité en ligne».

© 2013 Le Temps SA


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