DzActiviste.info Publié le lun 23 Sep 2013

A propos du quatrième mandat pour le président.

Partager

Personnellement, je ne pense pas que M. Bouteflika rempilera pour un quatrième mandat ou encore qu’il voudra se donner la possibilité – en amendant la constitution – de prolonger l’actuel pour deux années. Faire un septennat. Quand bien même, les observateurs de la scène politique nationale et autre analystes pensent qu’il s’agit d’une éventualité à envisager sérieusement, ma conviction est que le président ne se représentera pas. Au moins parce que la biologie a fait son œuvre irrémédiable et que la maladie et le pouvoir l’ont usé. Et s’il s’est accaparé ces dernières semaines les leviers de commandes en plaçant ses hommes aux postes les plus sensibles, c’est sans doute pour garantir la survie du clan et pour faire conserver à ce dernier le pouvoir. Une conjecture qui a été évoquée par certains avant qu’elle ne soit balayée par la certitude du quatrième mandat ou de la prolongation de celui-ci. Si M. Bouteflika est un autocrate rigide, un monarque (qui ne s’ignore pas), je ne pense pas que ses capacités de discernement soient obscurcies par la soif du pouvoir au point d’aller droit vers le mur. Il a certainement conscience des limites que lui impose son état de santé, comme il a conscience aussi de l’usure que lui ont infligé 15 années de règne. Non, je ne pense pas qu’il ira au suicide politique et, s’il laisse ses courtisans l’appeler à un quatrième mandat, c’est pour cultiver le mystère – M. Bouteflika aime ça – et flatter son ego. Après tout, il n’a encore rien dit. Il s’est pour le moment enfermé dans le mutisme, laissant libre court à toutes les supputations. Ceci dit, de mon point de vue – et pour qu’il n’y ait pas de mal entendu -, le président ne doit pas prétendre à un nouveau mandat. Pour des raisons de santé, pour le bien de la démocratie, pour le bien de l’Algérie et enfin pour avoir raté durant ces trois mandats précédents l’occasion de faire de l’Algérie un pays de prospérité et de justice sociale.

Le 09 avril dernier, j’ai publié un article dans le quotidien national d’information, Liberté, sous le titre suivant : « un quatrième mandat pour le président, pourquoi faire ?». Je pense que ce texte est plus que jamais d’actualité. Je le propose à nouveau à mes lecteurs. Le voici.

Un quatrième mandat, pourquoi faire? C’est sans doute la question qu’il faut se poser. Un quatrième mandat, pourquoi faire ? Dès lors que le président de la République a, lui-même, fait le constat de la faillite de sa gouvernance. Faut-il, en effet, rappeler au lecteur que le chef de l’Etat s’est défaussé sur l’administration locale qu’il a accusée, il y a seulement quelques mois, d’être à l’origine des déboires de sa politique. C’est de la faute aux autres, quand bien même ceux qu’il rend responsables des revers de sa gestion ont été, comme les membres du gouvernement, soigneusement choisis par lui. Des « efforts considérables » auraient été consentis par l’Etat pour répondre à la demande sociale et améliorer le quotidien du citoyen ; des efforts qui n’auraient été pas soutenus – pour ne pas dire qui ont été sabordés ( ?) – par des responsables locaux défaillants.

Il est vrai que les programmes quinquennaux successifs, ainsi que les lois de finances confectionnées chaque année, ont consacré depuis trois mandats des budgets colossaux pour acheter la paix sociale. Pour autant, la population macère dans le détresse ; une détresse visible dans la souffrance du père de famille qui ne sait pas « où donner de la tête » pour nourrir les siens ; dans celle de la ménagère qui, faute de moyens financiers suffisants, revient du marché avec un couffin vide ; dans celle de l’étudiant qui vit entassé, avec plusieurs camarades, dans une chambre universitaire vétuste, sans chauffage, sans eau chaude, et que l’université prépare au mieux au pré-emploi, au pire à un avenir de chômeur ; dans celle de ce trabendiste engouffré dans l’illégalité pour aider sa famille à survivre ; dans l’ultime humiliation des retraités qui ont été obligés de battre le pavé – comme cela a été le cas il y a quelques mois – pour obtenir une révision de leur pension ; dans le supplice de ces malades atteints du cancer et auxquels l’Algérie de 2013 ne peut offrir ni les médicaments appropriés à leur état, encore moins l’accès à la cure de radiothérapie ; dans la tourmente, enfin, des classes moyennes algériennes qui assistent impuissantes à leur inexorable extinction…

 Le quotidien des algériens n’a pas cessé de se dégrader. Leur existence, faite de privations multiples, est ponctuée par l’incertitude du lendemain. Ils vivent dans l’humiliation permanente et leur désespoir se mesure au nombre de tentatives d’émigration clandestine (harragas), à celui grandissant des suicides notamment des immolations devant les institutions publiques, à l’accroissement des conduites toxicomaniaques ou encore aux dizaines (aux centaines ?) de milliers d’émeutes qui émaillent la vie sociale dans notre pays. Les dernières, celles des chômeurs de Hassi Messaoud, Ouargla et Ghardaïa résonnent comme des coups de semonce répétés qui viennent, s’il le faut, souligner l’injustice qui a toujours frappé ces régions du sud du pays.

Des comportements qui témoignent de l’insupportable indignité dans laquelle les citoyens sont immergés, des manifestations qui revendiquent simplement une vie décente. Du travail, plus de loisirs et de liberté mais également la possibilité de participer à la décision politique et de contribuer à la construction du destin commun. En sommes une vie normale, une vie de citoyen.

Qu’on ne vienne pas nous dire qu’il fait bon vivre en Algérie et que les algériens devraient y être heureux. C’est faire preuve d’autisme et d’irresponsabilité que d’ignorer le désespoir qu’expriment ces comportements extrêmes. Des convulsions sociales que le président et ses ministres devraient appréhender comme un ultime appel et pour lesquels apporter des réponses est aujourd’hui une urgence.

Les salaires sont insignifiants et l’inflation, galopante, appauvrit davantage le pouvoir d’achat des foyers. Vivre décemment, dans ces conditions, est impossible pour le citoyen modeste. Le SNMG (salaire national minimum garanti) – 18000 DA brut par mois, 150 Euros, le plus faible des pays du Maghreb – ne correspond à rien au regard d’un environnement économique national incohérent, déstructuré.

A titre d’exemple et toutes proportions gardées, sont considérées en France comme vivant en dessous du seuil de pauvreté les personnes ayant un revenu mensuel de moins de 940 Euros. Ce qui correspond à plus de 110000 DA. Hormis les produits de première nécessité, les carburants et les loyers (dans le secteur public) qui sont soutenus par l’Etat algérien, le reste du coût de la vie dans notre pays peut être aligné sur ce pays d’Europe. C’est le cas notamment des prix des viandes, du poisson, des fruits et légumes, des vêtements… L’algérien lambda, sans réel pouvoir d’achat, n’a pas accès à ces denrées. C’est ainsi qu’un nombre sans cesse grandissant de familles vit en dessous du seuil de pauvreté et que de plus en plus de personnes s’enfoncent dans une « extrême pauvreté ». Vocable utilisé par les Nations Unies pour désigner la misère. Une situation cruelle parce que ces personnes ont, du fait de leur condition, un profond sentiment de honte et de déshonneur.

L’Algérie est riche de son baril de pétrole et elle dépense sans compter. Une gabegie qui ne construit pas le bien-être du peuple. Une orgie qui profite seulement à l’Algérie d’en haut tandis que celle d’en bas, de plus en plus indigente, assiste à une débauche de privilèges dont bénéficient avec ostentation les enfants de la nomenclatura et autres favorisés du système. Une fracture sociale aujourd’hui béante.

Quand, dans les années 80 et 90, l’Algérie n’avait pas de ressources, le peuple s’était résigné à vivre dans le dénuement. Chacun pensait que la pauvreté était partagée par tous et que l’esprit de solidarité commandait la patience. Tout le monde était dans la même situation,  il était naturel de faire des sacrifices et d’attendre des jours meilleurs. Quand la manne pétrolière est venue, à la fin des années 90, l’espoir a commencé à renaitre. Mais la désillusion a vite rattrapé le citoyen qui s’est rendu à l’évidence. La rente pétrolière ne profite pas à tous. Les algériens, notamment les jeunes, ont aujourd’hui compris que la pauvreté qui s’est emparée de leur quotidien n’est pas partagée et que les ressources dont recèle le pays sont entre les mains d’une caste boulimique qui s’enrichit sans s’en cacher. Des prévaricateurs indifférents au désespoir des familles démunies et auxquelles il est clairement signifié qu’elles ne comptent pas.

L’Algérie est riche mais n’est pas prospère parce que les moyens dont elle dispose ne servent pas à faire reculer les inégalités sociales ; en assurant notamment une répartition équitable des richesses et en offrant les mêmes possibilités d’épanouissement à tous ses enfants. Des ressources naturelles qui sont dilapidées dans des programmes d’assistance sociale, des sommes colossales qui ne sont pas utilisées pour mettre en place les conditions à même de ressusciter un tissu économique moribond. L’alternative à la rente pétrolière…. Des revenus thésaurisés en dépit du bon sens. Plus de 250 milliards de Dollars – une paillasse que nous envieraient les pays les plus riches de la planète – sont placés dans des banques, sous le fallacieux prétexte de les épargner pour les générations futures. Une incohérence en matière de gouvernance économique. Pendant que les pays les plus développés s’endettent « naturellement » pour investir dans la création d’emplois et de richesses, et dans la consommation ; parce que ce triptyque fait la vitalité d’une nation.

L’Algérie est riche de la jeunesse de sa population. 26 millions ont moins de trente ans et 12 millions sont en âge de travailler. Il leur faut des emplois et ils doivent consommer. Des besoins au devant desquels les pouvoirs publics doivent aller avant toute autre chose. Une ressource humaine indéniable, un capital inestimable ; l’après pétrole si les pouvoirs publics de ce pays daignaient seulement en prendre conscience.

Durant la campagne pour son troisième mandat, le candidat-président avait entre autre slogan de campagne celui-ci : « l’avenir de nos enfants est dans leur pays ». Un vœu qui s’est avéré être une profession de foi, une lettre morte. Et pour cause, aucune initiative n’est, depuis, venue de sa part pour retenir « nos enfants » dans leur pays. Rien n’a été fait pour améliorer ou adoucir la pénibilité de leur existence ; si ce n’est la multiplication des séminaires pour réfléchir et comprendre, nous dit-on, pourquoi ces concitoyens se révoltent, pourquoi ils s’immolent devant les édifices publics ou encore pourquoi ils se jettent à la mer pour s’exiler.

Quel crédit accorder à ce slogan de circonstance quand l’on sait que, durant les deux mandats précédents, le président ne s’est pas préoccupé de la jeunesse ? Jamais les comportements extrêmes manifestés par cet important segment de la population n’ont été aussi nombreux que durant cette période. Il avait promis des logements, du travail, des loisirs, un accès aux soins et au savoir, etc. Des promesses non tenues. En monnaie d’échange, les algériens ont eu droit aux scandales de la Sonatrach, de l’autoroute est-ouest, etc. Une corruption à large échelle qui a, dans l’impunité la plus totale, gangréné les institutions de la République. Un véritable modèle de gouvernance…

Les problèmes des jeunes algériens ne figuraient pas parmi les priorités du président. Si cela avait été le cas, le « tab djnan na » qu’il avait prononcé à partir de Sétif, à l’occasion de la campagne pour les législatives d’avril 2012, aurait trouvé un écho dans le choix des sénateurs qu’il a désigné. Un signal fort à l’adresse du peuple et des jeunes en particulier. Il a estimé plus utile de nommer, pour le tiers présidentiel, des personnes usées par l’âge et le pouvoir, des ministres incompétents qui ont paralysé durant plusieurs années leurs départements ministériels respectifs et qu’il a lui-même limogés du gouvernement précédent. En réalité des fidèles qu’il a du impérativement mettre à l’ombre, parce que décriés, mais qui ne devaient surtout pas être éloignés de la décision politique. Un anachronisme, un mépris renouvelé et une violence supplémentaire faite au peuple. Quant aux jeunes, ils n’ont pas d’autre choix que de faire encore preuve de patience avant de prétendre prendre part à la décision pour leur avenir.

Les observateurs de la vie politique nationale évoquent aujourd’hui des velleités pour un quatrième mandat et les flagorneurs habituels y apportent déjà leur soutien. Décidément, la passation du témoin aux jeunes générations ne sera pas pour demain. L’initiative sur leur avenir sera à nouveau rejetée aux calendes grecques. Mais cela ne surprend pas. Faut-il, en effet, rappeler que près de 90% des citoyens algériens sont nés après l’indépendance et que le destin de notre pays est, depuis, entre les mains des 10% nés avant ? Une gérontocratie qui continuent de confisquer le pouvoir, des personnes qui ont assis leur hégémonie sur une prétendue légitimité historique,  incarnée par une famille révolutionnaire soumise mais jalouse de ses insatiables privilèges.

Le président de la République, culpabilisant, avait demandé aux jeunes algériens, alors qu’il était candidat à sa succession en avril 2009, de ne pas nourrir d’envie face aux personnes nanties. Il avait conscience du danger que peut constituer l’injustice sociale et la haine qui lui est corollaire mais par son propos, il avait surtout validé une inégalité sociale grave. Ils sont riches, vous êtes pauvres. Etait-ce utile de rappeler, à tous ces jeunes envieux, leur pauvreté ? Suffisait-il de leur demander de détourner le regard de la richesse des autres pour leur faire oublier l’indignité dans laquelle ils vivent, pour éteindre le ressentiment violent qui les brûlent de l’intérieur et qu’ils nourrissent vis-à-vis de l’Etat?

Le président-candidat a été réélu, injustice et hogra se sont accentuées et le risque d’une explosion sociale incontrôlable est plus que jamais à craindre. Si cette éventualité venait à se produire, la République serait alors, comme en octobre 88 et avril 2001, amené à nouveau à ouvrir le feu sur ses enfants.

Aujourd’hui, il semble que le chef de l’Etat – faute de n’avoir pas, durant son règne, déverrouillé la vie politique nationale – veuille démocratiser le fonctionnement des institutions de l’Etat. Il veut que sa gouvernance associe les ressources dont recèlent les « territoires ». Il veut «  faire émerger une dynamique territoriale axée sur des principes d’auto développement basés sur les ressources locales, tant humaines que matérielles, et non pas uniquement sur l’aide et l’assistance de l’État ». Un vœu qu’il avait exprimé dans un message adressé au CNES (conseil national économique et social) qui tenait un séminaire sur le développement. Avait-il une réelle volonté de modifier la politique de gestion des affaires publiques ? Chacun sait que le système jacobin convient bien aux mœurs politiques de notre pays.

Si le président a l’intention – à l’orée du quatrième mandat qui se profile – de redonner une forme de souveraineté au peuple et de lui attribuer une part des prérogatives dans l’édification de son destin, il doit commencer par changer le lexique en usage. Ainsi, au lieu de parler de territoires – parce que ce vocable, qui fait partie du jargon administratif, est dépouillé de toute identité sociale -, il devrait songer à le remplacer par celui de régions. Mais parce que ce mot a une signification sociopolitique et qu’il pose naturellement le problème de l’entité avec ses symboles identitaires, il est subversif et effraie. Pour autant, c’est sûrement la régionalisation qui donnera, à notre pays, sa véritable chance de développement et d’enrichissement. On ne peut pas continuer à diriger à partir d’Alger un  pays grand comme cinq fois la France et 72 fois la Belgique. Le mécontentement des populations du sud du pays en est le témoignage.

Si le président a la volonté d’impliquer le citoyen dans l’édification de la nation et d’instaurer une démocratie participative, il ne lui reste plus qu’à modifier la nature de l’Etat et à créer des régions dotées d’un parlement et d’un gouvernement régionaux disposant de larges prérogatives pour gérer les affaires publiques. Une délégation étendue du pouvoir aux régions qui va stimuler leurs spécificités et leurs compétences respectives dans le cadre de relations mutuellement enrichissantes. Des relations sur lesquelles se bâtiront à terme, l’équilibre, la prospérité et le salut de l’Algérie. Pour cela, il faudra du neuf dans les mentalités : faire confiance aux générations de l’après-indépendance, leur donner la possibilité d’accéder à la décision politique et de présider à leur destin et à celui de leur pays. Mais c’est là d’autres mœurs politiques… qui ne sont pas compatibles avec la convoitise d’un quatrième mandat.


Nombre de lectures: 278 Views
Embed This