DzActiviste.info Publié le dim 30 Mar 2014

Une journée Algéroise pas comme les autres ! Par Kamal Guerroua

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«Le temps nous égare, le temps nous étreint, le temps nous est gare, le temps nous est train» (Jacques Prévert (1900-1977), poète) français

«…Si Oran est la ville des passions simples comme écrit Camus dans «la peste», Alger serait sans doute celle des amours compliquées! Entre moi et cette ville, il y a toute une idylle controversée sinon un grand fossé, je ne sais pas exactement de quoi il est rempli mais pour être plus fidèle à mes impressions du moment, je dirais d'un mélange de suffisance et d'effacement, de nostalgie et de détachement, d'envoûtement et de répulsion, d'hésitation et d'incompréhension aussi! Il est 14h 15 quand l'avion d'Air-Algérie dans lequel je me suis engouffré a atterri sur le tarmac de l'aéroport d'Alger. Je suis arrivé comme ça à l'improviste sans donner ni signal ni préavis à ma famille, c'est un pli pris au fil du temps, j'aime la surprise, en plus, la distance creuse des abîmes en changeant les mœurs ! En revanche, la joie tout bête de rencontrer les miens ainsi que ceux qui me sont chers me comble immensément, tendrement, affectueusement! Je suis aux anges car l'hexagone est déjà là derrière mon dos, portant sur ses épaules les refrains aussi lancinants que douloureux de l'exil et traçant une ligne de démarcation entre ce passé si proche que j'avais quitté et ce présent mouvant qui respire à petites gorgées dans ma chair! Je l'ai laissé partir et m'en suis allé à mon tour, chacun de nous a pris son chemin séparément, en douceur, sans protocole ni amabilités d'usage particulière. Tout compte fait, on ne caresse jamais ce que l'on déteste ou ce dont on a peur, cela va de soi! Enfin, je quitte cette prison de la solitude pour humer le vent de la liberté. Celle de la foule grouillante, des potins chaleureux et des plats délicieux qui m'arriment à une enfance éclipsée et fugace. J'en raffole! En-ai je tort? Je n'en sais rien! Je suis indifférent, presque un homme effacé qui n'obéis qu'au bon vouloir d'un destin volage et sans consistance. J'avoue également que je ne suis pas quelqu'un de chanceux dans la vie pour la simple et unique raison que je néglige les choses, rate les occasions et minimise leur importance! En outre, quoique mon attachement aux choses et aux êtres est viscéral, il est parfois aussi question de tempérament et d'aléas…J'en souffre…énormément. Je regarde ma montre d'un air pressé. Cependant, j'avance d'un rythme cacochyme, accomplis les formalités douanières, récupère mon cabas sur le tapis roulant et sors! Une vieille haletante dont le dentier est un peu creux court derrière moi, arrive à ma hauteur, me fait un signe de la main en me demandant les deux bouteilles de shampoing qu'elle m'a remises à l'embarquement. Je la reconnais à peine, m'incline, farfouille dans mon sac, des gouttes de sueur perlent sur mon front. Je les cherche encore plus et ne les retrouve que difficilement, les lui donne tout confondu en excuses. J'ai tout oublié en effet, ce serait la pression du voyage, assurément. L'air écrasé, je fends vite la foule planquée derrière les grilles en face de la porte de sortie, quêtant partout des yeux doux qui puissent se poser sur ma silhouette fluette rectiligne! Personne! Ça ne serait jamais une confidence si je confirme ici qu'il n'y a pas pire orphelin dans cette existence que celui qui descend dans une gare et ne trouve personne qui l'accueille, du moins un sourire ou une accolade qui lui réchauffe l'esprit! Déjà, à la lecture d'un passage du roman «l'enfant» de Jules Vallès près du hublot de l'avion, je suis rapidement tombé des nues puisque l'émotion m'a submergé et un manque terrible, venu de nulle part, m'a gagné! Quelques pages plus loin, je me surprends à éprouver un sentiment étrange, quelque chose comme une furieuse envie de poursuivre une voix, un cri, un espoir en fuite ou un rêve d'ivrogne réfractaire, inclassable et déclassé! Je ne sais pas encore que le plus dur pour moi dans ce périple finissant serait à venir, je me patiente et prends mon temps quand même. Et c'est quand s'est amorcée ma ballade dans les entrailles d'Alger que j'ai senti comme une perte m'enlacer dans ses bras pour me dévorer, crûment, sans état d'âme. On dirait, une mante religieuse qui me mange en se délectant de ma voix masculine! Aussi, l'ennui de ma ville hôte n'a rien de salvateur, il est crasse et sueur, angoisse et platitude même si son soleil admirablement luisant ne laisse guère percer une teinte de grisaille dans le ciel. Une fois à l'extérieur, j'ai regardé les arbres, les nuages, les oiseaux, la verdure et ai aperçu de loin la ville à qui je voue mes amours d'enfance! Slalomant l'autoroute, le taxieur qui m'a pris dans son véhicule fut un sacré bavard. Peu discret, il a abîmé ce qui me reste d'énergie: «- Donc tu résides en France? M'interpelle-t-il tout de go d'une voix pâteuse, agitée d'un tremblement ému. – Depuis les années 2000! – Tu es sauvé mon ami! – De quoi? Répondis-je gentiment, jouant à fond sur les airs d'une simulation sournoise – D'une catastrophe! Et soudain, il ferme cette parenthèse déplacée, un petit coin d'ironie intrigante dans son regard impénétrable et bienveillant à la fois. Puis, il klaxonne, se met à vociférer et à blasphémer à tout bout de champ. Son souci, c'est qu'il déteste les embouteillages dont Alger est éprise! Calé sur mon siège, je redécouvre, le cœur débordé de sentiments incongrus, une ville qui somnole, épuisée, complètement à la renverse, ne sachant rien faire de sa blancheur de surcroît. Une ville qui s'identifie volontiers à une profonde déception! Le taxieur roule à petite vitesse et me taquine de temps à autre d'indésirables questions, laissant la fumée de sa cigarette empester le peu d'air qui circule à l'intérieur de la voiture. J'ouvre la vitre pour ne pas lui servir de caisse d'épargne. Les mots valsent dans mon esprit, les sensations s'y alternent et les scenarii sordides que je constate en appellent à d'autres, plus ubuesques encore! « – Tu vas dans quel coin sur Alger? – Gare Agha svp! – La gare routière du Caroubier, ça ne serait pas mieux! – Dépose-moi là où tu veux! Sentant ma gêne, le taxieur par trop prolixe calme le jeu et me parle de sa jeunesse dorée, de ses conquêtes féminines dans les boîtes de nuits parisiennes, de ses voyages en Inde, de l'Algérie au temps du socialisme des souk el-fellah, de Bouteflika, de l'armée, de la D.R.S et bien sûr de son élégance quand il était jeune! À ce qu'il paraît, ce fut un don Juan sans partage! Quelques instants après, il jette le mégot qu'il écrase entre ses lèvres dans un cendrier, plein à ras bord. C'est un gars foutraque et déglingué me semble-t-il, il ne se passe pas une minute sans qu'il ne me lance un coup d'œil de travers, puis nos regards se croisent en ciseaux. Bien que je baisse le mien et le dirige ailleurs, je retombe juste après sur le même constat : des yeux figés dirigés vers moi. Sur le tableau de bord, d'affreux papiers jaunis, tout barbouillés, croûtés d'encre, de chewing-gum, du chocolat et du café, inimaginable! Je suffoque dans une telle ambiance rebutante mais tiens le coup en surfant sur une méthode qu'un vieux routier m'a apprise il y a quelques années dans un café-maure à Sig «la psychologie du comptoir», à savoir, dès que quelqu'un t'interroge sans ambages, tu communiques par parcimonie! Quelle poisse! En vain, finie la parlotte, voilà la bougeotte! Mon interlocuteur de circonstance se met à bouger dans tous les sens, on dirait qu'il a des verrues qui le démangent de partout, maintenant même il se gratte la tête, le thorax et le dos, puis tend à mordre même son bras! Mes illusions n'ont pas tenu assez longtemps mais je me suis plié avec affabilité à ce spectacle hilarant et inquiétant à la fois jusqu'au point où j'ai même douté qu'il s'agissait d'une mise en scène loufoque ou qu'une quelconque caméra est cachée tapie quelque part! J'ai scruté les coins, furtivement, discrètement, par malice, rien n'en fut. Puis, je me suis ingénié à raccommoder, rafistoler et rapetasser tout ce que j'avais vu pour le rendre digeste à ma conscience. Et là, je tombe nez à nez avec des absurdités et des incohérences! La vitesse monte, le vieux rougit, le véhicule part en dérobades, en reculades et en tête-à-queue comme dans les course-poursuite des séries américaines, c'est l'acmé de l'angoisse! Et pourtant, le mec est complètement sénile et a l'air impotent. La voiture roule à pleine vitesse et moi, spectateur ébahi qui ne connaît rien à la conduite, reluque, l'estomac noué par une douleur menaçante, permanente et suspendue à mon cou, l'arrivée imminente de la grande faucheuse! Enfin, j'ai tenté d'évoquer et de recopier tout cela comme dans un rêve pour oublier, ne serait-ce qu'un instant, ce cauchemar nauséeux. Une fois refermée la porte de ce moment d'évasion, l'odeur de l'exil qui me malmène, me bouscule, agite mes amours contrariées d'Alger et me ramène assez souvent à ma condition de solitaire a fini de réaliser son intrusion subite dans mes rêves du moment. Et là, sur un bas-côté de la route, j'ai décidé de ne m'en faire qu'à ma tête en lui criant à la face ma colère! – Stop s.t.p, arrête-moi ici et bonne journée …»


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