DzActiviste.info Publié le ven 26 Juil 2013

Vincent Geisser . TUNISIE. Assassinat de Brahmi : « Ce crime ne sera pas le dernier »

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nouvelobs.com le 26-07-2013

Des manifestants devant l'hôpital tunisien ou se trouve le corps de Mohamed Brahmi, le 25 juillet 2013. (Amine Landoulsi/AP/SIPA)

Des manifestants devant l’hôpital tunisien ou se trouve le corps de Mohamed Brahmi, le 25 juillet 2013. (Amine Landoulsi/AP/SIPA)

Au lendemain de l’assassinat de l’opposant Mohamed Brahmi, des milliers de manifestants sont descendus dans les rues. Le chercheur Vincent Geisser décrypte le rapport de force politique. Interview.

La tension monte en Tunisie. Vendredi 26 juillet, la principale centrale syndicale tunisienne (UGTT) a appelé à une grève générale en réaction à l’assassinat la veille du député de l’opposition Mohamed Brahmi, et dénoncé dans un communiqué un « crime odieux ». Le ministre tunisien de l’Intérieur, Lotfi Ben Jeddou, a accusé vendredi 26 juillet un salafiste d’être impliqué dans cet assassinat, ainsi que dans celui de l’opposant Chokri Belaïd il y a près de six mois. Pour Vincent Geisser, chercheur à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman, il sera difficile de savoir qui sont les vrais commanditaires de ces assassinats. Interview.

Quelles étaient les positions de Mohamed Brahmi, assassiné hier ?

– C’est un militant de la vieille gauche des années 60-70. En France on parlerait d’extrême gauche. Il estimait notamment que la révolution n’était pas finie et qu’il fallait la continuer. Il ne représentait pas grand-chose d’un point de vue électoral mais, issu d’une région et d’un milieu populaire, il avait un poids symbolique. Comme Chokri Belaïd, il bénéficiait d’une aura par le fait qu’il parle le langage du peuple. Dans un cas comme dans l’autre, il ne s’agit pas d’élites politiques, mais leur assassinat provoque de vraies tensions.

Le ministre de l’Intérieur a mis en cause les salafistes, est-ce crédible ?

– Les récents événements ont montré que les salafistes agissent pour leur compte, mais peuvent aussi agir pour les autres. Cela arrange tout le monde de les désigner mais l’identité des auteurs n’est pas primordiale, et on n’est pas prêt de connaître celle des commanditaires. Il est probable que les salafistes aient été en effet les acteurs du crime, mais si c’est le cas, de mon point de vue, ce sont des petites mains. Car pour les salafistes, les gens qui ont été tués ne représentent pas une menace. Ce ne sont pas des gens qui se sont fait remarquer en crachant sur le Coran. On peut d’ailleurs se demander en quoi les salafistes connaissaient vraiment Mohamed Brahmi ?

Qui Brahmi et Belaïd pouvaient-ils déranger ?

– Des gens ont intérêt à semer le trouble en Tunisie, à engendrer de la radicalisation en semant la panique et en coupant court au dialogue. Ils veulent créer une impasse qui rendra nécessaire un recours autoritaire.

C’est au moment où des gages de stabilité se font jour, qu’on approche de la rédaction d’une Constitution, qu’une date pour les élections se profile que, boum, on tue quelqu’un. C’est surprenant. Difficile de savoir qui se cache derrière, il ne faut pas exclure l’intervention de gens qui se sentent menacés. Les salafistes, qui ne veulent pas de la démocratie en Tunisie ? Des gens liés à l’ancien appareil sécuritaire ? A d’autres pays ? Ce qui est certain, c’est que l’expérience tunisienne, pionnière qui a bien résisté dans le temps, gêne notamment dans le monde arabe. Sans tomber dans une théorie du complot qui n’y verrait que la main de l’étranger, on est au croisement des intérêts des salafistes et d’un agenda international où l’Egypte, la Syrie, les régimes théocratiques, peuvent se sentir gênés par l’exemple tunisien.

La famille de Brahmi désigne Ennahda…

– La famille est dans l’émotion, c’est compréhensible. Mais de mon point de vue, Ennahda n’a pas d’intérêt à agir ainsi. Ils ont stabilisé la situation après le premier assassinat, instauré un relatif climat d’apaisement et tout ce qui se passe au lendemain de ce crime joue contre eux et les dessert complètement. De plus, recourir aux assassinats politiques n’est pas leur mode de fonctionnement. En réalité, c’est un parti plutôt bien tenu, à la recherche de médiation.

D’ailleurs, encore une fois, les cibles ne représentent pas de menace directe pour Ennahda. Ce sont des outsiders importants mais pas des figures de l’alternance politique.

La date, celle de la fête de la République, était symbolique. Quel est le message ?

– Là encore, il ne s’agit pas d’un hasard. Je ne suis même pas sûr que les salafistes sachent qu’il s’agit de la fête de la République. En Tunisie, les fêtes laïques ou politiques sont très peu célébrées. Cette fête appartient à un imaginaire qui est étranger aux citoyens tunisiens. Pour moi, ce choix apparaît donc comme une construction programmée.

D’autres opposants ont affirmé avoir été menacés aussi, y-a-t-il un risque réel ?

– Je pense que ce crime ne sera pas le dernier. Je crains que la prochaine victime soit une femme, qui fait partie de l’opposition. Il y a comme un agenda du crime. Ce sont des attaques froides qui provoquent des réactions passionnelles comme aujourd’hui, et dépassent le simple affrontement politique. C’est d’ailleurs le grand défi du pouvoir maintenant : sécuriser et protéger le personnel politique, donner des gardes-du-corps aux élus. Car, malgré des gages récents contre les salafistes, le système sécuritaire est critiquable.

Les citoyens sont descendus spontanément dans la rue et une grève générale est observée aujourd’hui. Qui sont les manifestants ?

– Il y a plusieurs couches de manifestants. La gauche et l’extrême gauche, ce sont les proches de la victime, mais aussi le parti d’opposition principal Nidaa Tounes, et des gens ordinaires qui ne sont pas affiliés à un camp mais tiennent à s’exprimer. Enfin, il y a les syndicalistes de l’UGTT qui ont un poids énorme. Ce sont eux qui encadrent, qui ont un service d’ordre, des slogans, etc.

Quels sont les scénarios envisageables pour la Tunisie de demain ?

– Contrairement à l’Egypte, où un vrai mouvement populaire a réalisé une coalition avec l’armée, l’armée tunisienne est démocratique et n’est pas assez forte pour prendre le pouvoir. Paradoxalement, on peut avoir confiance dans les forces qui s’affrontent. Il y a, malgré la violence et les critiques, une connaissance réciproque de l’opposition et des islamistes. Ils dialoguent encore. Mais on peut craindre d’autres troubles. La moralisation en cours est parasitée par cette logique terroriste qu’on a du mal à expliciter.

Propos recueillis par Aurélie Delmas – Le Nouvel Observateur


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