DzActiviste.info Publié le dim 12 Jan 2014

Violence et guerres des gangs en Algérie : Une interview donnée au quotidien national d’informations « Liberté »

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Le journaliste Farid Belgacem du quotidien national d’informations « Liberté » a réalisé un dossier sur la violence et la guerre des gangs dans notre pays. Une excellent initiative pour tenter de comprendre ce phénomène nouveau mais en constante croissance qu’est la violence urbaine. Un véritable fléau qui empoissonne la vie des citoyens et qui ne semble pas inquiéter outre mesure les pouvoirs publics. Ce journaliste m’a mis à contribution pour apporter le regard du psychiatre – et vigile social (?) – que je suis. Un exercice auquel je me suis prêté avec beaucoup d’attention. Voici cet entretien tel qu’il a paru dans le journal, ce jour 12 janvier 2014.

Question 1 : Le phénomène des batailles rangées entre gangs prend de l’ampleur, notamment dans la métropole d’Alger. A votre avis, quelles sont les origines de cette violence?

Les guerres de gangs, si je peux les appeler comme cela, s’inscrivent dans la violence sociale croissante dans notre pays. Le fait que celle-ci, la violence, s’exprime de façon collective et qu’elle prenne l’allure de règlements de compte entre bandes rivales n’y changent pas grand-chose, en tout cas quant à sa signification profonde. Les batailles rangées, comme vous les nommez, participent de la volonté des protagonistes de s’approprier et d’occuper des territoires. Le gang le plus fort sera celui qui dominera. Une lutte pour la survie. Ceci dit, je ne pense pas qu’il s’agisse – concernant ce qui se passe dans les quartiers d’Alger – d’une délinquance organisée et de véritables gangs maffieux qui se disputent le contrôle de territoires ou de quelconques réseaux de trafics, de drogues notamment. Si je ne m’abuse, nous n’en sommes peut-être pas encore là. Ce que vivent les algérois serait plutôt dû à des conflits qui se produisent entre des groupes rivaux opportunistes qui se sont formés au gré des périples individuels des membres qui les composent. Il ne s’agit pas de voyous, de gangsters au sens propre, qui se sont regroupés autour d’intérêts à protéger mais de sujets paumés qui sont rassemblés autour de destins contrariés. Des guéguerres – je crois qu’il est plus juste de les nommer comme cela – qui arrangent, bien sûr, les affaires de ceux à qui profite ce type de situation.

Dans des conflits de ce genre, tout se passe comme si les individus étaient animés par un instinct grégaire et une logique de meute. Les liens entre les individus du même gang étant liés par la seule nécessité de vaincre l’adversaire du moment, de le dominer (de le soumettre) par la violence, gratuitement, quelques fois pour occuper son espace ou usurper son activité. Ce qui est certain, c’est que le sujet qui agit dans de telles conditions perd son individualité propre et que son identité personnelle se confond avec celle du groupe auquel il appartient. Ainsi, il devient anonyme et non identifiable, et s’il vient à commettre des actes violents, antisociaux, il le fait au nom de tous. C’est le processus de désindividuation. Un terme déjà utilisé, il y a plus d’un demi-siècle, pour expliquer les actes de violence que le sujet ne commet pas seul mais qu’il perpètre plus facilement quand il est avec les autres. Une logique qui prévaut dans toutes les phénomènes de masse. Je pense notamment aux dégradations dans le cas des émeutes – nombreuses dans notre pays, il faut le souligner – ou encore aux lynchages et viols commis par des groupes d’individus. Il en est, bien sûr, de même pour le sujet qui nous concerne, la guerre des gangs. « L’effet foule » autorise la levée des interdits qui inhibent chez l’individu les comportements répréhensibles. Cet effet dilue la responsabilité individuelle dans le passage à l’acte collectif et exonère l’auteur de l’acte de sa culpabilité. A ce stade, la conscience de soi est simplement annihilée et le sujet, qui n’est plus à l’écoute de ses motivations personnelles, a déjà abandonné ses valeurs pour se soumettre à celles qui lui sont imposées par le groupe auquel il appartient. Ceci est valable quelles que soient les circonstances durant lesquelles se produit le passage à l’acte violent. Dans l’absolu, celui-ci (le passage à l’acte) est individuel mais il est mû par des motivations externes qui sont différentes selon la foule. Ainsi, les motivations qui ont prévalu dans la guerre des gangs des quartiers d’Alger n’ont rien à voir avec celles qui ont déclenché la vague de violence intercommunautaire de Ghardaïa. Pour autant, la logique de l’effet foule était au rendez vous de la même façon et la responsabilité des actes commis est partagée par tous.

Pour mieux comprendre les origines des règlements de comptes entre les groupes d’individus vivant dans ces villes/cités nouvelles, il faut aller à la rencontre des familles dont ils sont issus. Je veux dire qu’il faut bien comprendre l’histoire singulière de chacune d’elle pour prendre conscience de la difficulté de leurs membres à se connaitre, à tisser des liens et à vivre ensemble dans une relation apaisée. Ce sont des familles démunies, frappées de plein fouet par le chômage, l’analphabétisme, la pauvreté… qui cohabitent amassées ensemble par le hasard d’une déportation. Des familles déjà très éprouvées, souvent plusieurs fois déracinées, qui se sont installées dans des bidonvilles érigés à la périphérie des villes et qui sont incapables de trouver le ressort suffisant pour s’adapter à un nouvel environnement. Arc boutés sur leurs parcours propres, les individus qui les composent restent étrangers les uns aux autres. Comme des fantômes, ils se fréquentent au gré de leur errance dans le quartier. Ils ont renoncé à bâtir, entre eux, des relations solides et à s’engager dans une vie sociale nouvelle. Les règles et les interdits qui garantissent la concorde et la sécurité dans la communauté ne sont pas partagés. Il en est de même des valeurs qui doivent prévaloir dans toute organisation sociale. Voilà les éléments qui caractérisent ces quartiers/villes nouveaux, bâtis dans la précipitation pour reloger ces familles. Des camps de concentration « spéciaux, réservés » où la promiscuité, l’oisiveté et la misère constituent la règle. Des conditions de vie, une forme d’exclusion sociale, qui dépouille les individus des attributs – l’altruisme, l’empathie, etc. – qui fondent leur humanité. Des conditions qui font le lit de la violence sociale, parce que vivre durablement miséreux ajoute au sentiment d’injustice celui de la honte et de l’indignité.

Se sentir indigne, un état d’esprit qui obscurcit les capacités de discernement et de jugement, et qui fait naître chez l’individu le ressentiment, la rancune. Empli de haine, ce dernier se détourne de la communauté et revient à ses instincts. Il se défait alors des caractéristiques essentielles qui font de lui un être social pour se transformer en une personne singulière guidée par la nécessité de survivre. Les rapports aux autres deviennent difficiles. Il n’hésite pas alors à entrer en conflit pour satisfaire ses désirs et les comportements de prédation émaillent toutes ses relations. Le gang constitue le réceptacle du ressentiment de chacun et est l’espace approprié pour donner libre cours à la haine commune nourrie à l’endroit de la société.

Parce que ces populations qui vivent dans ces villes nouvelles sont livrées à la pauvreté extrême, elles n’ont pas été en mesure d’assurer la cohésion de leur communauté. Les mécanismes traditionnels, ordinaires, de régulation ainsi que les valeurs qui fondent le sentiment d’appartenance au groupe n’ont pas été mis en place. Les interdits sociaux élémentaires n’ont pas été érigés en barrière sociale. Inopérants, ils ne peuvent pas contenir la violence sociale. Une situation qui autorise toutes les dérives, même les plus cruelles. C’est dans ces conditions que le passage à l’acte survient. Une conduite opportuniste facilitée par un ordre social en faillite et le recul de l’ordre institutionnel. Une situation d’anomie qui peut être dangereuse pour la paix sociale.

Question 2 : Comment peut-on expliquer, malgré les dispositifs de sécurité déployés, l’attitude des jeunes, impliqués dans cette violence, qui bravent la loi et dictent la leur à toute une société?

Il faut croire que l’ordre institutionnel, la loi notamment, ne suffit plus à contenir la violence sociale, quelle que soit sa forme d’expression. Mais chacun est en droit de s’interroger sur la pertinence des dispositifs de sécurité dont vous parlez. De mon point de vue, les pouvoirs publics ont été laxistes face à la montée de la violence dans notre société. Depuis le début des années 80, l’autorité et la loi ont systématiquement reculé pour faire place à des attitudes paternalistes, même quand il s’est agi de réagir avec vigueur. En réalité, le pouvoir a peur de son peuple, il sait qu’il est illégitime et que sa gouvernance – entachée d’injustice – est désastreuse. Il veut durer, c’est pourquoi il prend des gants, négocie et cède sur l’essentiel : l’autorité et le respect de ses institutions. Les milliers d’émeutes et autres jacqueries, qui émaillent la vie sociale, ont forcé l’Etat à déserter l’espace public. La présence physique des services de sécurité ne compense pas l’absence de fermeté de la République face aux dépassements et à la violence qui s’est emparée de la société. Nos routes restent à la merci de chauffards en tout genre ; les rues de nos villes sont prises en otage par des gardiens de parking autoproclamés ; nos quartiers sont squattés, au vu et au su de tout le monde, par des dealers de tout acabit ; nos villes sont, dès la tombée de la nuit, en proie à toutes les formes de délinquance ; les citoyens sont terrorisés à l’idée de voir leur progéniture victimes des enleveurs/violeurs d’enfants qui écument nos contrées, etc.

Que fait l’Etat pendant ce temps ? Quelles dispositions a-t-il prises pour rassurer la population et pour restaurer le citoyen dans ses droits ? A quoi servent les patrouilles de police ? Quelle est l’utilité des barrages qui sont dressés dans les cités ou encore sur nos autoroutes ? Ce n’est pas cela l’autorité, chacun de nous vit cela comme une punition, comme de l’autoritarisme. Des désagréments permanents pour les usagers, une violence institutionnelle, une violence d’Etat, la première à être infligée à la population. Franchement, je ne crois pas à la volonté politique des pouvoirs publics de réduire le phénomène de la violence sociale dans notre pays. Les décisions prises auraient été autres. Quoiqu’il en soit, la solution appropriée n’est pas dans le tout sécuritaire. Je pense que vous me donnerez l’occasion d’y revenir.

Question 3 : Toutes les solutions préconisées jusqu’ici demeurent vaines. Existe-t-il, à votre avis, une issue à cette escalade de violence qui entache la société, notamment les batailles rangées qui amochent davantage les rapports sociaux?

Les solutions préconisées ? Quelles sont-elles ? En réalité, face à la violence dans les quartiers, l’Etat n’a pas apporté les solutions adaptées. Il a alterné répression et manipulation. Ce qui est un dommage pour l’autorité de l’Etat et l’avenir de notre pays. Jugez-en.

Je viens de lire dans la presse que le ministre de l’intérieur propose, comme réponse à la violence dans les cités, d’augmenter le nombre de poste de police. 630 postes auraient été ouverts en 2013, il compte « multiplier par trois ce chiffre en 2014 ». Il veut donc davantage de présence physique de l’Etat, dans les quartiers. Il semble qu’il veuille garantir la sécurité des biens et des personnes à travers tout le territoire national. Est-ce la bonne réponse à la situation ? Personnellement, j’en doute. Il ne suffit pas d’agiter l’épouvantail institutionnel pour éteindre la violence sociale grandissante dans nos villes. Non seulement l’institution policière n’apporte pas l’effet dissuasif attendu mais elle crée un effet repoussoir et, parce que les forces de l’ordre sont vécues comme un instrument de répression, elles suscitent la haine et peuvent donc provoquer la réaction contraire, et aiguiser l’envie d’en découdre, de passer à l’acte violent.

A côté de cela, il est des situations où l’ordre républicain a reculé face à l’exercice de la violence. Nous avons observé des situations durant lesquelles des marchandages ont été menées avec des fauteurs de troubles qui ont obtenu – en dépit du bon sens et au détriment de l’autorité de l’Etat – gain de cause. Les exemples sont nombreux, je pense notamment à toutes les émeutes qui surviennent dans notre pays. Les émeutiers ont compris que c’est là le seul moyen de prendre langue avec l’Etat et d’obtenir ce qu’ils revendiquent. Ils ont raison puisque c’est toujours le cas. Mais en attendant, ces pratiques – qui sont une forme de violence infligée à la société – accentuent le désordre social et disqualifient l’ordre institutionnel. Le pouvoir, dans son désir d’obtenir un répit et de gagner du temps, s’abime dans la manipulation. Quant au devenir de l’ordre institutionnel, il n’en a cure. L’important étant de durer.

L’issue à l’escalade de la violence dans notre pays devrait s’articuler sur deux éléments fondamentaux. D’abord, l’autorité de l’Etat ne doit pas se négocier. Elle doit s’exercer avec fermeté à chaque fois que le besoin s’en fait ressentir et la loi doit s’appliquer pour tous, avec justice. La délinquance, sous toutes ses formes et quel que soit le rang de son auteur, ne doit pas restée impuni. Ensuite, les pouvoirs publics doivent se rapprocher de la population et être à l’écoute de ses doléances. C’est leur rôle, quand bien même ce n’est pas le cas aujourd’hui. Le citoyen est confronté au mépris permanent de l’autorité qui n’a aucune considération pour lui : la hogra n’est pas une vue de l’esprit, elle est la réalité quotidienne du peuple.

Les algériens ont des problèmes nombreux, ils doivent être résolus sans que ces derniers ne soient obligés de manifester ou de passer à l’acte violent. En réalité, les jeunes attendent des réponses à leurs difficultés quotidiennes, à la mal-vie et à la misère dans lesquelles ils pataugent à longueur de journée. Ils ont besoin d’espaces culturels, de cinémas, d’infrastructures où ils peuvent faire de l’exercice, du sport. Au lieu de cela les pouvoirs publics proposent plus d’uniformes et plus de présence policière. Ces quartiers/cités nouveaux, qui sont généralement des cités dortoirs, ont besoin d’espaces de rencontres, de convivialité et de partage afin que les individus apprennent à se connaitre, à se reconnaitre, et à créer des liens sociaux solides et puissants. Des remparts à la violence. Hermétique à ces besoins, l’Etat multiplie les commissariats de police. Les pouvoirs publics réagissent comme s’ils étaient frappés d’une myopie qui les empêche de voir les véritables raisons qui sont à l’origine de la recrudescence de la violence sociale dans notre pays.


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