DzActiviste.info Publié le mer 22 Jan 2014

Violence nazie et mémoire allemande par Cécile Gonçalez

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Un dépouillement d'archives au prisme de la guerre comme «cadre de référence» qui reconduit l'idée de la «banalité du mal» et une analyse de son refoulement, entre sociologie et domestication d'une culpabilité collective décidément inassumable.

Soldats est un document quelque peu déconcertant tant pour les historiens que pour le grand public. Il paraît en même temps que Grand-père n'était pas nazi, étude sur la transmission de la mémoire du nazisme et de la dernière guerre mondiale dans les familles allemandes. La lecture croisée de ces ouvrages nous plonge dans l'intimité des combattants et de leurs familles. Elle permet de saisir le rôle ambigu de la Wehrmacht, l'armée régulière du Reich, dans les exactions commises par la folie meurtrière nazie et donne à voir comment la société allemande a pu s'en accommoder afin de «vivre avec».

Soldats de la Wehrmacht, «la mort est [leur] métier».

Le livre Soldats frappe d'abord «par la franchise avec laquelle [les soldats] parlaient du combat, de la mort donnée et de la mort reçue». Cette étude s'appuie sur une source brute, des conversations retranscrites, touchant à l'intime des combattants, et prétend restituer une image à la fois violente et tragique de la guerre nazie vue du côté des combattants allemands. Ne se sachant pas écoutés, ces prisonniers (souvent relancés par un mouchard) évoquent entre eux tous les aspects de la guerre menée par le Reich hitlérien en Europe: massacres des populations civiles et viols des femmes, mépris pour les soldats italiens, exécutions des prisonniers, récits des exactions de l'Armée Rouge qui inspiraient une peur panique en stimulant l'esprit de vengeance, course aux décorations, sentiment de l'inéluctabilité de la défaite, culte du Führer, accoutumance rapide à un haut degré de violence, voire irruption d'un sentiment de plaisir à la mort donnée alors même que les termes «mort» et «tuer» n’apparaissent pratiquement jamais dans les conversations écoutées. En se penchant sur ces enregistrements, Wetzel et Sönke semblent inscrire leur analyse dans le sillage des travaux de Christopher Browning ou d'Hannah Arendt en reposant la question des «hommes ordinaires» devenus «bourreaux volontaires d'Hitler» et celle de la «banalité du mal».

On ne saurait, selon les auteurs, comprendre les interprétations et les actes auxquels se sont livrés ces hommes, «si l’on ne reconstitue pas ce qu’ils ont vu – dans le cadre de quel modèle d’interprétation, de quelles représentations, de quelles relations ils ont perçu les situations, et de quelle manière ils les ont interprétées». C'est ce système de valeurs, «d'orientation mentale» qui peut aider à comprendre comment des hommes «ordinaires» ont pu commettre les atrocités que l'on sait, comment «on s’y fait», comment «on ne veut pas voir», comment «on ne résiste pas à l’idée d’y participer» et même, «comment on devient un acteur au plein sens du terme».

Pour cela, les auteurs définissent un «cadre de référence» qu'ils empruntent à Erving Goffmann, dans lequel ces soldats ont agi et affirment alors que l’idéologie nazie n'a joué aucun rôle décisif dans le déclenchement de la violence. «(…) [D]ans le cadre d’opérations de combat dans une guerre totale, les hommes repoussent toujours plus loin la frontière entre les transgressions légitimes et celles qui ne le sont pas (…) manifestement pour un nombre non négligeable d’hommes, l’assassinat gratuit était une tentation pratiquement irrésistible. Une violence de ce type n’a besoin ni de motivations ni de raison. Que l’on soit autorisé à l’exercer suffit».

Plus encore, «les normes internes du groupe constituent le cadre standard des comportements, précisent les auteurs; le cadre standard de l'univers extramilitaire devient subalterne et sans importance». Les soldats auraient donc été nazis par obligation; d’ailleurs, on comptait parmi eux seulement 5 % de nazis convaincus, et 5 % d’anti-nazis absolus. L’idéologie nationale-socialiste ne serait que l'arrière-fond d’une culture de la violence elle-même indexée sur le strict «cadre de référence» qu’est la guerre. «Le déplacement du cadre de référence, son passage de la situation civile à celle de la guerre, reste le facteur décisif», plus important que toute Weltanschauung, vision du monde, prédisposition ou imprégnation idéologique pour expliquer le comportement des soldats. C’est, par conséquent, la situation donnée qui doit prévaloir sur la disposition idéologique. «La guerre, c’est un métier», insistent Neitzel et Welzer.

L'explication anthropologique que proposent les auteurs en comparant ces comportements criminels à ceux de la guerre du Vietnam ou de l'Afghanistan ne satisfait pas. Certes la violence sans limites n'est pas l'apanage de la Wehrmacht et se retrouve dans bien des guerres contemporaines. Le rigorisme de l'éducation prussienne, étrangère à tout humanisme, a probablement prédisposé le soldat allemand à intérioriser une éthique de l'obéissance capable de justifier tous les excès. La mort est devenue le quotidien du soldat, son métier, et son puritanisme le pousse à aimer le travail bien fait. D'où les différents jugements formulés à l'encontre de leurs adversaires : mépris pour les Français qui n'ont pas voulu se battre ; respect haineux pour les britanniques qui leur font front ; profonde admiration pour l'endurance et la combativité des Russes. Mais, en se focalisant uniquement sur les soldats allemands, les auteurs en oublient les (trop) nombreux soldats volontaires venus de toute l'Europe occupée et qui ont activement participé à la Shoah. Pourquoi seul le sort des juifs n’inspire-t-il aucune compassion à ces prisonniers ? Ils paraissent totalement indifférents aux atrocités qu'ils leur ont infligées.

En effet, seules 0,2% des discussions des soldats allemands enregistrées évoquent l'extermination des Juifs. «Les récits s'intégrant dans le contexte du processus d'extermination restent relativement minces. On pourrait résumer la situation en disant que les hommes ont clairement conscience du fait que cela se produit, qu'ils l'ont intégré dans leur cadre de référence, mais que cela reste assez marginal dans leur économie mentale», expliquent Sönke Neitzel et Harald Welzer. Les auteurs précisent d'emblée qu'il ne s'agit nullement d'un manque d'information de la part des combattants; mais, ajoutent-ils, le caractère systématique des massacres était simplement considéré comme normal eu égard au «cadre de référence».

Ces soldats se plaignaient uniquement des conditions épuisantes du «travail à la chaîne» (lors des exécutions de masses, les tireurs étaient remplacés toutes les heures devant les fosses, pour cause de surmenage), sans contester, sauf rares exceptions, la légitimité des meurtres en série. Jamais un motif politique ne vient éclairer cet ethos de l’exécution, qui se suffit à lui-même, se prend à son propre jeu. La banalité de l'extermination en fait un sujet de conversation inintéressant, les «soldats n'en parl[a]nt pas plus que les ouvriers du bâtiment ne parlent de moellons et de mortiers pendant leur pause».

Les auteurs ne cessent de souligner la normalité du comportement des soldats et s'approprient le concept arendtien de «banalité du mal»: nulle adhésion idéologique au nazisme de leur part, ils exerçaient banalement leur métier de tueurs. La transformation des hommes par la guerre est telle que «des soldats reviennent volontairement sur le front: parce qu’ils s’y sentent chez eux, au sens psychologique profond». «Les hommes agissent comme ils croient qu’on l’attend d’eux; cela a moins à voir avec les idéologies abstraites qu’avec des lieux, des objectifs et des fonctions d’intervention tout à fait concrets, mais aussi avec les groupes dont font partie ces hommes». Autrement dit, la soumission à l'autorité et la guerre suffisent pour transformer un homme ordinaire en bourreau.

En temps de guerre, dans les conditions les plus extrêmes, le soldat est membre d’un «groupe» qu’il ne peut ni quitter, ni influencer en fonction de ses préférences personnelles. «Cette absence d’alternative au groupe auquel il appartient et qu’il contribue à former est précisément ce qui fait l’instance normative et pratique décisive, surtout dans les conditions existentielles qui sont celles de l’engagement dans un combat. Ce groupe fondé sur la camaraderie a une bien plus grande importance pour tout ce qui se passe, tout ce qui est pensé, tout ce qui est décidé, que les idéologies, les convictions et même les missions historiques qui forment le contexte extérieur de légitimation d’une guerre». En somme, les auteurs s'inscrivent dans le sillage des expériences de Milgram et de Philip Zimbardo pour montrer à quel point les soldats succombent sous la coupe du groupe et ne peuvent lui résister.

La guerre forme ainsi un contexte dans lequel «les gens font ce qu’ils ne feraient jamais dans d’autres conditions». Sous cet angle, le soldat devient «un travailleur de la guerre» et tue parce que telle est la mission qui lui a été assignée. La violence qu’il déploie ne serait alors qu’une «violence autotélique», qui n’a pas besoin de justification, qui reste sa propre raison suffisante. «Dans ce contexte, des soldats tuent des Juifs sans être antisémites et défendent leur pays de manière fanatique sans être nationaux-socialistes». En somme, pour les deux auteurs, si le soldat est «un travailleur de la guerre», la violence dont il a fait preuve lors de la dernière guerre mondiale ne peut être différente en nature mais simplement en degré de celle déployée par d'autres soldats lors d'autres conflits – d'où les comparaisons avec les guerres du Vietnam et d'Irak.

L'explication proposée se veut totalisante mais n'est pas exempte de contradictions, car la violence «ne devient spécifiquement “nationale-socialiste” qu'au moment où elle s'oriente vers la destruction intentionnelle de personnes qu'il est impossible, même avec la plus mauvaise volonté, de définir comme une menace – cela concerne l'assassinat des prisonniers de guerre soviétiques et, avant tout, l'extermination des Juifs». Le caractère généraliste de la conclusion de l'ouvrage la violence est le propre du «cadre de référence» de n'importe quelle guerre fusse-t-elle nationale-socialiste–, l'outil conceptuel de «cadre de référence» utilisé par les auteurs conduit inéluctablement à une relativisation de la spécificité des crimes nazis.

En effet, en affirmant que le sentiment de menace constitue un élément fondamental permettant d'expliquer le passage à l'acte des soldats, les auteurs reprennent, sans la questionner, la ligne de défense intériorisée et donc inconsciente utilisée par les combattants pour justifier moralement leur comportement. Parce que les soldats avaient le sentiment que leur monde s'écroulait et que leur communauté était menacée, ils assassinent en masse. Ils avaient parfaitement conscience de vivre une situation exceptionnelle et agissaient alors selon des normes inhabituelles. Les hommes ordinaires actant dans un contexte extraordinaire sont alors autorisés à devenir des exécutants aveugles puisque la guerre justifiait tout.

Les auteurs semblent toutefois oublier que le pacte germano-soviétique n'a été rompu que dans le but de lancer une guerre raciale, une «guerre d'extermination» des Juifs et autres ennemis du Reich. La guerre des nazis était une guerre raciale et le concept de «cadre de référence», replacé dans une réflexion sur la violence en générale, apparaît comme un présupposé infondé qui permet, en quelque sorte, d'absoudre de leurs crimes les acteurs faisant ainsi passer les soldats pour des hommes «aimables et débonnaires» plutôt que pour des «guerriers idéologiques partis pour commettre indistinctement des crimes racistes et des massacres dans une “guerre d'extermination”». Bien plus, les auteurs dans la mesure où ils considèrent comme secondaire l'influence de l'idéologie semblent ne pas vouloir qualifier la guerre nazie comme une guerre génocidaire. La question qui se pose alors au lecteur est: peut-on vraiment considérer la Shoah comme un «accident» de la guerre?

Car comment expliquer la cruauté délibérée de certains soldats sans prendre en considération le conditionnement idéologique auquel les a incessamment soumis le régime hitlérien depuis 1933? Un antisémitisme paranoïaque, une mystique communautaire de la supériorité du peuple allemand et l'euphorie des premiers succès militaires ont balayé les interdits de la morale habituelle. Les soldats ont agi en toute conscience pour ce qu'ils estimaient être le bien. S'ils n'ignorent pas la morale commune, la prégnance de l'idéologie fait que c'est à qui cette morale commune s'applique qui change. L'idéologie nationale-socialiste a modifié en profondeur les limites entre le «eux» et le «nous». Dès lors qu'un groupe (les Juifs) est exclu de l'humanité commune, tout devient possible. Il convient, en effet, de rappeler que c'est durant les premiers mois de l'opération Barbarossa, dans l'enthousiasme suscité par leur percée victorieuse, et non pendant le pénible hiver de Stalingrad, que les troupes allemandes ont perpétré leurs plus importants massacres de masse.

L'absence de propos véritablement nationaux-socialistes dans les conversations des soldats cache paradoxalement la puissance invisible d’une idéologie pire encore que l’indifférence. Par conséquent, c’est le fait même que l’idéologie nazie ne fasse pas question qui aurait dû interloquer les auteurs. Le livre n'aborde nulle part cet angle mort. La simple étude du «cadre de référence» ne peut suffire pour comprendre ce qu'a véritablement été la guerre nazie car la vision du monde prônée par le régime hitlérien se fonde sur une «guerre des races», sur la volonté d'annihiler les Juifs perçus comme les ennemis de toute éternité de la «race aryenne».

La question de savoir ce qui a fait de la guerre de la Wehrmacht une véritable guerre nazie est littéralement éludée. Pour compléter l'analyse, il aurait été judicieux d'étudier les intentions, les motivations des soldats qui ont rendu possible ce basculement. En d'autres termes, il aurait été souhaitable de s'interroger sur la fabrication du consentement populaire. Est-il si inconcevable que les soldats de l'armée régulière du Reich aient participé de leur propre chef aux exactions nazies? Le socle «völkisch» et l'adhésion des combattants à une telle vision du monde ne sont jamais évoqués et reconstitués par les deux auteurs qui se cantonnent à une approche strictement fonctionnaliste du conflit.

Si l'approche fonctionnaliste a permis de mettre en lumière l'évolution permanente de l'État hitlérien, de relativiser le rôle qu'a joué Hitler dans la mise en œuvre de la «Solution finale de la question juive», elle n'a toutefois pu évacuer complètement le rôle déterminant du «mythe du Führer» qu'a bien étudié Ian Kershaw. L'idéologie reste fondamentale pour saisir ce qu'a été le nazisme et l'horreur de la guerre qu'il a menée. Elle singularise cette guerre de tous les autres conflits. Elle a été soutenue et distillée par un appareil de propagande efficace. Omniprésente, elle parvenait à s’immiscer jusque dans les profondeurs abyssales de l'inconscient pour façonner les soldats dont les autorités nazies avaient besoin. Le «mythe Hitler» avait pour objectif de mobiliser les masses, d'intégrer toutes les couches de la population (par la terreur, la persuasion et l'exclusion) et de légitimer le régime et la «guerre d'extermination» qu'il souhaitait mener ce que le «cadre de référence» utilisé par les auteurs ne parvient pas à rendre tangible.

En partant du présupposé que la violence des nazis n'est qu'une forme de violence parmi d'autres, cet «outil» contribue à nier la spécificité de la Shoah en noyant l'idéologie monstrueuse qui a mené à l'extermination des populations jugées indésirables par les nazis comme si personne, et surtout pas les soldats qui l'exécutèrent, n'en portait la responsabilité. En reprenant l'analyse arendtienne sur la «banalité du mal», les auteurs sont tombés dans le piège des «fonctionnaires anonymes» qui seraient devenus simples exécutants. Ils ont reconduit la thèse d'Arendt selon laquelle les systèmes monstrueux vivent de la passivité des individus ordinaires en faisant fi de l'engagement des soldats.

Contre cette idée, l'historien Laurence Rees a su montrer comment la simple soumission à un système ne pouvait à elle seule aboutir à des crimes de masse, y compris dans le «cadre de référence» qu'est la guerre. Cela nécessite aussi que les exécutants des basses besognes croient à ce qu'ils font, adhèrent à leur mission, se mobilisent activement. L'obéissance ne peut se comprendre si l'on ne tient pas compte de la force de l'idéologie. En refermant ce livre, on a la sensation désagréable que la Shoah était tout simplement un crime de guerre comme les autres.

Le nazi c'est l'autre

L'ouvrage Grand-père n'était pas un nazi, pourtant issu d'un travail d'enquête plus ancien financé par la Fondation Volkswagen, prolonge et éclaire la lecture de Soldats en donnant à voir les subterfuges psychologiques mis en place par les Allemands pour rendre acceptable un «passé qui ne passe pas», pour reprendre le titre d'un ouvrage d'Henry Rousso et Éric Conan. Ce travail explore la «bonne conscience de l'après», selon l'expression de Catherine Coquio. Grand-père n'était pas nazi revient comme un leitmotiv lors des quarante-huit entretiens familiaux et cent-quarante-deux interviews réalisés dans le cadre d'un projet de recherche sur les mécanismes de la «transmission de la conscience historique» conduit par Welzer et son équipe.

Comment se transmet la conscience historique, la mémoire, des grands-parents aux parents et des parents aux enfants face à une époque hors normes, celle du nazisme, de la guerre et de la Shoah? Cet ouvrage met en lumière certaines caractéristiques montrant une différenciation de cette mémoire dite «communicationnelle», de la mémoire culturelle (celle de la société et transmise notamment à l'école). On y voit comment, écrit Harald Welzer, l'histoire intime «encadre l'interprétation du passé, la compréhension du temps présent et la perspective d'avenir». Il révèle avec fracas combien les efforts déployés par les autorités publiques allemandes pour éclairer leurs concitoyens sur la réalité exacte du nazisme restent en définitive assez vains.

«Cette étude, qui a bénéficié de l’aide de la Fondation Volkswagen, confronte le public à ce résultat choquant : contre toute attente, le souvenir de la Shoah n’a pratiquement pas de place dans la mémoire des familles allemandes, et la signification des processus émotionnels de restitution de l’histoire a jusqu’ici été sous-estimée». Elle rend compte extraordinairement du passage des crimes du passé par le filtre de la pensée familiale et donne à comprendre comment les histoires racontées sont entendues puis déformées ou réinterprétées au fil des années.

Le propos analytique de l'ouvrage suit la même trame que Soldats en balançant entre matériau brut (les entretiens) et commentaires des auteurs. L’indicible tout à coup balbutie et se dit aussi bien dans les blancs de la mémoire, chose humaine qui s’use et se transforme comme la douleur et son souvenir. Les récits des témoins sont le produit d'un travail de mélioration, la transmission intergénérationnelle semble donner lieu à un processus d' «héroïsation». Entre une mythification du «Grand Reich», l'invention d'une résistance presque généralisée ou bien la victimisation d'un peuple soumis à la terreur des nazis, voire à la «barbarie» des bombardements alliés, aux viols, aux détentions et à la misère, les jeunes générations produisent une représentation du passé dont cet ouvrage livre les clés, en montrant les limites de la dénazification. Le nazi devient dans ce processus «un autre», un étranger à la sphère familiale. Les jeunes générations pensent souvent que leurs aïeuls étaient les héros de la résistance quotidienne au nazisme, alors même que ce n'est pas présent dans le souvenir raconté par le témoin, voire que cela va à son encontre.

Pour domestiquer la culpabilité, les Allemands du XXIe siècle ont ainsi inventé une sorte de nazisme sans nazis. Par conséquent, le poids des mémoires familiales s'impose face à celui de l'histoire désormais officielle. «Ce sont moins les écoles et les autres agences de la mémoire culturelle qui forgent la conscience historique des jeunes gens que les conversations quotidiennes dans la famille, ou encore et surtout les films de fiction». Ces récits se nourrissent d'un phénomène de «passe-partout» qui transpose, inconsciemment ou non, les images et représentations liées à la Shoah dans le récit des témoins pour renforcer les souffrances vécues par le peuple allemand durant cette période.

«On trouve dans notre matériau, écrivent les auteurs, une série de traces de l'impact du flot d'images médiatiques sur les images du passé représentées de façon subjective, et cet impact s'opère dans des directions différentes: d'une part, des éléments visuels rapportés et des scènes de cinéma de fiction sont tissés, d'une manière qui ne permet plus de les distinguer, avec des descriptions de vécu biographiques; d'autre part, les médiations cinématographiques et tout particulièrement celle du cinéma de fiction servent, dans la perception qu'en ont les personnes interrogées, de preuves historiques de ce qu'a réellement été le passé».

Les récits, toujours racontés au sein de la famille, laissent apparaître la transmission des stéréotypes que les auteurs préfèrent désigner comme la «transmission de topoi et des modèles d'interprétation». Les jeunes générations ont intériorisé les schémas manichéens et les reprennent à leur compte: les «Russes» sont associés à la menace et la terreur (comme dans les différentes conversations reprises dans Soldats), les Juifs sont riches, les Américains vus comme des «sauveurs». C'est ainsi que le lecteur est porté à se demander si un tel déni est synonyme d'ignorance vis-à-vis du caractère criminel du Reich et la réalité de l'Holocauste.

Welzer précise que toutes les personnes qu'il a suivies pour son étude étaient parfaitement informées, mais qu'elles ne peuvent s'empêcher de «positionner leurs propres parents de telle sorte qu'aucune ombre de cette horreur ne se porte sur eux». L'appropriation des récits faits par les parents, grands-parents et leur présentation par les jeunes générations qui n'ont pas vécu les évènements se heurtent à l'impossibilité de croire, de penser que l'être cher membre de sa famille ait pu avoir un comportement moralement condamnable par toute autre personne extérieur au clan familial. La «fiction d'une histoire familiale canonisée» passe par l'éradication des épisodes dérangeants voire par un révisionnisme c'est-à-dire une ré-écriture intégrale des récits dans lequel le témoin-acteur tient un rôle positif et n'est vu qu'à travers la figure de la victime. Preuve que la mémoire émotionnelle est plus forte que la mémoire culturelle, véhiculée par la société à travers l'éducation, les discours officiels et les différentes commémorations.

Cette étude donne à saisir les ressorts intimes pour expliquer l'inexplicable. Elle donne à voir les stratagèmes mis en place pour surmonter la catastrophe, ne pas crouler sous le poids de la culpabilité en s'appuyant sur l'idée qu' »Allemands et nazis étaient deux groupes de personnes totalement différentes» qui ne se sont mélangés que lorsque ceux-ci devenaient des «nazis forcés». Les bricolages opérés par la mémoire familiale participe de «l'innocentement collectif» qui a permis aux Allemands de «surmonter» une histoire qui relève du monstrueux.

Cécile Gonçalves


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