DzActiviste.info Publié le dim 24 Nov 2013

Violences faites aux femmes

Partager

Les violences conjugales faites aux femmes : le point de vue du psychiatre. C’est le titre de la contribution parue dans le quotidien Liberté en juillet 2013. Elle a fait suite à la communication que j’avais présentée au colloque internationale organisée, au mois de février précédent, par la Faculté de droit de l’Université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou. Je saisi l’opportunité de la journée internationale – 25 novembre – pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes pour la proposer aux lecteurs de mon blog.

Les femmes algériennes attendent toujours des pouvoirs publics l’introduction dans le code pénal d’une Loi spécifiant les violences contre les femmes. «Nous avons besoin d’une loi spécifique qui sanctionne les violences faites aux femmes. Parce que cette violence spécifique n’est pas prise en compte dans le code pénal». Faut-il souligner à titre d’exemple que le viol n’est pas reconnu comme tel, par la Loi algérienne, quand celui-ci est commis par le conjoint? C’est dire que la société algérienne a encore beaucoup à faire pour prétendre au statut de société égalitaire et évoluée.

Voici l’article tel qu’il a été publié.

Les femmes victimes de violences conjugales ne s’adressent pas en première intention au psychiatre. Elles consultent d’abord le médecin somaticien pour soigner les séquelles des sévices physiques qu’elles ont subis, ou chez le médecin légiste pour obtenir un certificat médical descriptif. Pourtant quand les «  bleus au corps » se sont estompés, les « bleus à l’âme » marquent – par leur persistance ou leur indélébile cicatrice – la vie psychique de ces femmes. Et c’est bien plus tard, après plusieurs épisodes de bleus au corps, que ces personnes viennent au psychiatre pour dire leur souffrance.

Une souffrance profonde qui vient, non seulement, des agressions conjugales dont elles sont l’objet mais surtout d’une violence sociale insidieuse qui en fait un bouc émissaire permanent, parce que maillon faible d’une société dont le fonctionnement et les mécanismes régulateurs restent dominés par des archaïsmes traditionnels et un patriarcat bien souvent validés par l’ordre institutionnel. Une souffrance « historique » qui exige silence et résignation, et qui prend son origine, sans doute aussi sa légitimité, de l’aube de l’humanité.

« C’est ton frère que Dieu te le garde ». Qui ne connait pas cette phrase ? La réponse de la mère de Fouroulou (Le fils du pauvre, Mouloud Feraoun) à la sœur de ce dernier, quand elle avait été se plaindre de son frère cadet qui venait de la battre. Une expression d’apparence anodine, pourtant lourde de sens et chargée – ce que voulait montrer l’écrivain – du pesant fardeau de l’implacable violence symbolique (P. Bourdieu) qui caractérise notre société. L’apprentissage de l’homme en devenir à la domination de la femme et l’éducation de la petite fille à sa soumission future et inconditionnelle au mâle.

Une violence imperceptible, sournoise, aux répercussions ravageuses sur le moral des sujets de sexe féminin, car admise et acceptée par tous.

 Les désordres psychiques et somatiques engendrés par cette forme de violence sociale sont nombreux. Ils hypothèquent durablement le destin personnel de celles ou ceux qui en sont victimes, femmes ou hommes, et grèvent lourdement l’avenir familial, en particulier celui du couple qui est ainsi gravement perturbé. L’agressivité – qui domine alors les relations entre les individus – alimente un cercle vicieux qui perpétue la violence. Des situations qui constituent un motif fréquent de consultation et que le psychiatre – notamment le thérapeute familial – connait bien.

Toutefois, les femmes qui consultent ne font pas vraiment le lien entre la souffrance psychique qui les envahit et les bleus à l’âme engendrés par les violences successives qu’elles ont eu à subir. Elles vont voir le psychiatre quand le vase a débordé et qu’elles sont moralement effondrées. Devant le praticien, elles n’évoquent pas nécessairement les agressions domestiques, physiques ou psychologiques, qui émaillent leur vie familiale ou de couple. La pudeur, la honte, la culpabilité et souvent la peur, les contraignent au silence. Le psychiatre ne le perçoit pas toujours. Cependant, pour mieux soulager la souffrance, il sera inévitablement amené à faire l’effort de comprendre et devra essayer d’engager, avec discrétion, le dialogue sur cet aspect de la vie de ces personnes.

Offrir un espace de parole qui permette à la victime de dire, de mettre des mots sur sa souffrance, en toute sécurité, si elle en manifeste le désir. Le principe fondamental étant de respecter la volonté et la dignité de celle-ci.

Je rappelle, à ce titre, que le code déontologie médical commande au médecin de « … ne pas s’immiscer dans les affaires de famille des malades » (article 55, paragraphe 3, devoirs envers les malades).

Parce qu’elles doivent assumer plusieurs rôles sociaux, les femmes qui travaillent souffrent davantage. Travailler constitue pour elles un challenge qui les rend d’autant plus vulnérables. Elles sont dans le désir de remplir à la fois l’exercice de plus en plus complexe d’un rôle à l’extérieur et de répondre avec constance et efficacité à celui qui leur est imposé par la condition de mère et d’épouse, cette fonction dans laquelle la société a tendance à exclusivement les emmurer.

Cette double exigence n’est pas sans heurts et la survenue de tracas voire de véritables conflits conjugaux est une réalité tangible. Les hommes ne sont pas toujours favorables au travail à l’extérieur de leurs épouses. Une source de problèmes, notamment quand le mari est jaloux et qu’il ne veut pas que sa femme partage l’espace social et professionnel avec des collègues de sexe masculin. Des agressions de toute nature sont habituelles dans ces cas avec, quelques fois, au bout du compte le divorce.

Une enquête réalisée, en 2008, par le CIDDEF (Centre d’information et de documentation sur les droits de l’enfant et de la femme) a montré que 38% des hommes interrogés refusent le travail féminin. Un chiffre en progression puisqu’en l’an 2000, un tiers seulement (30%) y étaient défavorables. Les hommes célibataires sont plus nombreux (45%) à être opposés à l’exercice d’une activité professionnelle de leurs futurs conjoints. Une donnée qui est retrouvée chez les femmes puisque celles-ci sont également de plus en plus nombreuses à être contre le travail féminin. 25% en 2008 contre seulement 18% en l’an 2000. Des chiffres qui témoignent de la difficulté de la société algérienne à se départir du poids des préjugés et des traditions. Pour autant, des informations rapportés par le commissariat général à la planification et à la prospective forcent à l’optimisme. Selon cet organisme, les femmes occupent (pour les années 2008-2009) 50% des emplois de la fonction publique, 40% du corps de la magistrature, 60%  du corps médical et plus de 50% de celui de l’enseignement. 14000 d’entre elles occupent des postes dans les services de police, toutes catégories confondues.

« Je veux un certificat de bonne santé mentale ». Une demande qui m’a été faite par une femme venue à ma consultation. Quand je lui demande pourquoi elle veut ce document, elle me répond : « c’est mon avocat qui me l’a exigé pour mon dossier de divorce. Mon mari a dit que je suis folle ». Une pratique courante qui tire sa légitimité de la culpabilité « d’office », d’une supposée faute commise par l’épouse. Ici, la folie constitue la faute ( ?).

Pour autant, le bon sens voudrait qu’il appartienne au mari d’apporter la preuve de son assertion, la folie de sa femme. S’il affirme que celle-ci est malade, c’est en effet à lui qu’il revient d’en fournir les arguments. Une logique qui a surpris l’avocat demandeur du document. « Vous avez raison docteur, m’a-t-il dit au téléphone. Nous allons défendre cette idée ». Mais dans l’esprit de cet homme de loi, il revient à sa cliente – et c’est dans l’ordre des choses – de prouver devant lejuge qu’elle est en bonne santé mentale, autrement dit qu’elle n’a rien à se reprocher, qu’elle n’est pas coupable.

Dans la société algérienne, les femmes doivent assumer le poids des traditions et de la religion qui veulent les confiner dans le strict rôle de génitrice et de mère, mais également de les enfermer dans le statut de personnes continuellement soumises et dominées par les hommes. Elles doivent également subir la pression croissante de la crise économique et du chômage qui les désigne, plus que les sujets de sexe masculin, comme les premières victimes du délabrement de la situation socio-économique dans notre pays.

De plus, au travail, les femmes actives sont, dans bien des cas, enfermées dans le carcan infamant de « femme objet » avec toutes les dérives qui y sont inhérentes. Le harcèlement moral et sexuel, dont elles sont régulièrement les cibles, de la part des collègues ou des responsables hiérarchiques, empoisonne leur quotidien.

Si ces graves dérives sont dénoncées et condamnées dans les sociétés occidentales, ce n’est pas toujours le cas dans notre pays. Non seulement, les femmes subissent les assauts des hommes qu’elles côtoient tous les jours, mais elles doivent aussi taire ces humiliations car la sexualité est un sujet tabou qu’il ne faut surtout pas évoquer. Dénoncer une agression de ce type est, aux yeux de la société, suspect. La femme est forcément coupable, a fortiori celles qui travaillent. Elles sont stigmatisées parce que leur place « naturelle » est à la maison.

A moins de risquer de conforter les conjoints dans leur volonté de les enfermer dans les domiciles, il ne leur reste plus qu’à taire leurs ennuis au travail, à accepter les humiliations et à endurer en silence. Une double violence, un traumatisme psychique qui les rend d’autant plus vulnérables à l’effondrement psychologique et à l’apparition de désordres psychiques, plus ou moins graves, telles que l’anxiété et la dépression. Ce qui ne manquera pas d’ajouter aux complications de leur vie conjugale et familiale.

L’apparition chez certaines femmes de conduites toxicomaniaques, notamment au tabac et à l’alcool, constituent des indices manifestes de mal-être, prémices annonciateurs des troubles mentaux à venir. Fumer ou boire chez la femme – considérés à tort ou à raison, dans notre société, comme des signes d’émancipation – sont des comportements qui doivent alerter, particulièrement quand il y a abus. La consommation exagérée de tabac et d’alcool, une pratique généralement solitaire, aggrave le sentiment de culpabilité. Elle témoigne de la détresse consécutive à l’incapacité à assumer ce statut complexe de femme moderne active et de femme au foyer. Elle dévoile, par ailleurs, l’abdication de leur volonté et leur renoncement au désir de s’accomplir dans le domaine du travail.

« Si ton mari ne t’avait pas laissée travailler, cela ne te serait pas arrivé ». C’est ce qu’a dit un officier de police à une femme venue déposer plainte pour avoir été abusée sexuellement dans son lieu de travail.

Des propos qui viennent, s’il le faut, rappeler que la place de la femme est au foyer et renouveler la prescription de l’obligation au silence, quand celle-ci (la femme) vient à enfreindre ce commandement. Victime, elle change de statut pour devenir coupable dès lors qu’elle est déterminée à dénoncer l’agression sexuelle. Elle aurait du se taire, une injonction tacite ; d’autant que, dans son environnement familial, il lui est subtilement reproché de ne pas s’être défendue, de ne pas avoir crié, en somme de s’être laissée faire.

Des interrogations nombreuses avaient assailli l’esprit de cette jeune femme. Elles avaient témoigné, en ce temps, des contradictions qui avaient traversé son esprit et avaient marqué l’ambivalence de ses sentiments vis-à-vis de son mari, de ses parents, de son agresseur, etc.

« Est-ce que tout cela est normal, docteur » ? Disait-elle, à chaque entretien, comme pour se déculpabiliser.

Mais c’est surtout le doute concernant l’identité de son agresseur qui l’avait particulièrement torturée. Mettre un visage précis sur l’assaillant est toujours désiré par la victime du viol. Mais l’incertitude et l’hésitation, qui accompagnent généralement la confrontation avec celui-ci, exacerbent l’angoisse et la culpabilité. Chaque nouvelle rencontre avec l’agresseur présumé est une épreuve insupportable pour la victime qui n’est plus tout à fait sûre de le reconnaître avec certitude.

« Je ne suis pas sûre de pouvoir l’identifier », me disait-elle. Elle en avait honte. Elle se sentait profondément coupable. Une culpabilité exacerbée par l’attitude de sa famille qui ne comprenait pas son hésitation.

L’agression sexuelle est d’autant plus traumatisante, au plan psychique, quand elle est commise par le conjoint ou encore par le père ou le frère quand il s’agit de comportements incestueux. Des situations qui sont relativement fréquentes et qui témoignent de graves dysfonctionnements dans la famille ou dans le couple. Des conduites particulières, profanatrices, qui posent le problème de la perversion des mœurs familiales quand il s’agit de l’inceste et qui interrogent sur la limite qui peut exister entre la violence sexuelle infligée dans le couple et la relation normale conjugale. Une frontière, concernant cette dernière, d’autant plus ténue qu’il est difficile de faire la part des choses entre la virilité d’un conjoint dominant et la brutalité de l’homme qui veut soumettre et humilier la femme « avec la bénédiction » de la légitimité conjugale.

Dans l’un comme dans l’autre cas, voilà des actes impossibles à dénoncer par les victimes sans risquer d’apparaître comme des personnes provocatrices qui veulent attirer la réprobation et jeter l’opprobre sur les familles. Quand au mari, dans notre société, il a tous les droits sur son épouse.

Au-delà de l’hypothèque exercée par le viol sur l’équilibre psychologique et sur la vie sexuelle future de la victime, l’avenir social et le destin de cette dernière sont toujours compromis. Le « mur du silence » – une espèce d’omerta organisée autour de l’événement et qui fait l’impasse sur le traumatisme subi – est l’autre agression qui va amener la femme outragée à se culpabiliser davantage et à vivre à huis clos sa honte.

Les données de la littérature internationale témoignent d’une plus grande prévalence des troubles psychiques chez les femmes qui sont forcées à la soumission et à un statut inférieur, et d’un taux de suicide élevé dans les cas de traumatismes psychiques en relation avec les agressions sexuelles, en particulier chez la jeune fille.

Si les violences conjugales faites aux femmes sont fréquentes dans notre pays, c’est parce que le patriarcat, qui caractérise la vie sociale en Algérie, et les institutions de la République  l’autorisent ; en les maintenant de façon « convenue » sous la dépendance et la domination des hommes… qui succombent, de ce fait, plus facilement à la tentation du passage à l’acte agressif.

Toutefois, les contradictions nombreuses qui traversent la société algérienne ouvrent des brèches dans lesquelles elles peuvent trouver un possible accès à une véritable autonomie, même si dans de nombreux cas, les ambigüités subséquentes accentuent leur désespoir.

La constitution algérienne, par son article 29, consacre l’égalité des deux sexes et ouvre, en principe, aux personnes de sexe féminin, article 31, toutes les portes nécessaires à leur épanouissement dans la vie sociale, économique et politique. Le code de la famille par ses articles 11 et 12 contrarie pourtant cette objectif et fait des femmes des personnes qui doivent être sous la tutelle du père ou d’un membre de la famille, en particulier quand elles doivent se marier.

Situation inédite. Dans les faits, la femme algérienne peut être députée et légiférer, être juge et rendre la justice, être avocate et veiller à la bonne application de la loi, être ministre et avoir des subordonnés masculins auxquels elles commandent… Tout cela en étant une mineure à vie. Une situation improbable, une permanente injonction paradoxale qui met mal à l’aise et qui accroit la souffrance.

Aujourd’hui, les femmes, notamment les cadres, semblent ne plus vouloir accepter les humiliations inhérentes à leur statut. Des voix, de plus en plus nombreuses, s’élèvent pour dénoncer les discriminations qui les frappent. Elles ne veulent plus se résigner à subir les violences qui leur sont infligées dans leur milieu familial, dans celui du travail ou encore dans l’espace social. Une démarche qui témoigne de leur volonté de briser le tabou. Ne plus se taire et ne plus endurer de façon passive et coupable des agissements qui mettent en danger leur santé et hypothèque leur indispensable besoin d’assumer un rôle social.

Que doit faire le médecin, le psychiatre, qui devient témoin de telles situations ? Doit-il en informer les autorités ? Est-il, au regard de l’éthique de la profession, dans cette obligation ? Le code de déontologie médical est muet à ce sujet.

Dans son article 54 (paragraphe 3, devoirs envers les malades), il dit ceci: « Quand le médecin, le chirurgien dentiste, appelé auprès d’un mineur, ou d’une personne handicapée constate qu’ils sont victimes de sévices, de traitements inhumains, de privations, il doit en informer les autorités compétentes ». Un commandement qui ne fait pas allusion au sujet de sexe féminin. A moins d’amender ce texte ou de faire valoir le statut de mineure – qui est conféré à la femme par le code la famille -, le médecin n’est donc pas dans l’obligation de déclarer ce qu’il a observé.

Quoiqu’il en soit, la société algérienne ne trouvera pas son épanouissement et ne s’apaisera pas si elle continue à humilier les femmes en les forçant à la soumission et à la domination éternelle par leur homologue masculin. Elle doit changer et lever cet absurde hypothèque qu’elle fait peser sur le destin de la moitié de sa population. Cette évolution est nécessaire, elle est une exigence civilisationnelle.


Nombre de lectures: 288 Views
Embed This